Les ambitions affichées par Tesla étaient sans commune mesure avec les déploiements observés. L’entreprise avait évoqué un objectif de production de 1 000 Solar Roof par semaine à la fin de 2019, puis un objectif d’installation équivalent. Selon Wood Mackenzie, environ 3 000 systèmes avaient été installés aux États-Unis depuis le lancement, pour une puissance cumulée proche de 30 mégawatts en courant continu.
Les estimations hebdomadaires doivent être interprétées avec prudence. Wood Mackenzie évaluait les installations à environ 21 par semaine en 2022, tandis qu’un article ultérieur évoquait un pic situé entre 21 et 32 par semaine. Ces chiffres ne constituent pas nécessairement une moyenne unique pour toute la durée du programme, mais ils illustrent tous le même écart : le Solar Roof est resté très loin de l’objectif de 1 000 installations hebdomadaires.
À faible volume, il devient difficile d’amortir les coûts de fabrication des tuiles, d’ingénierie, de formation des installateurs, de permis, de gestion des garanties et de stockage des pièces détachées. Le produit s’est ainsi retrouvé au croisement de l’industrie manufacturière et du bâtiment, sans atteindre l’efficacité opérationnelle nécessaire à un déploiement de masse.
La tarification a constitué un autre obstacle. En 2021, Tesla a introduit un facteur de « complexité du toit » qui a fortement augmenté le prix de certains projets, y compris pour des clients ayant déjà signé leur contrat. Selon les éléments rapportés à l’époque, les augmentations ont varié de 30 % à 150 % pour certains chantiers.
Cette controverse a débouché sur une action collective aux États-Unis. Les documents judiciaires prévoyaient un fonds de règlement de 6 millions de dollars ; l’accord finalement approuvé a été décrit dans la presse comme un règlement d’environ 6,08 millions de dollars concernant plusieurs milliers de membres du groupe.
Le règlement ne démontre pas, à lui seul, que le Solar Roof ne pouvait jamais être rentable. Il montre cependant combien il était difficile de vendre ce produit comme une offre standardisée destinée au grand public alors que chaque toiture pouvait exiger un travail d’ingénierie et de construction différent. Des prix révisés après la signature d’un contrat ont aussi fragilisé la confiance des clients et compliqué la prévision des marges pour Tesla.
Le retrait rapporté du Solar Roof ressemble davantage à un changement de modèle qu’à un abandon du solaire résidentiel. Les panneaux conventionnels peuvent être fabriqués, stockés, transportés et posés via une chaîne d’approvisionnement plus établie. Ils évitent également de remplacer toute la toiture lorsque celle-ci est encore en bon état.
Tesla a présenté le TSP-420, un panneau solaire assemblé à la Gigafactory de New York, à Buffalo. L’entreprise met également en avant les modèles TSP-415 et TSP-420 dans un écosystème résidentiel qui peut comprendre un onduleur, une batterie Powerwall, la recharge d’un véhicule électrique et les véhicules de la marque.
L’offre énergétique visible de Tesla devient donc plus classique :
Les changements du site sont particulièrement révélateurs. La page du Solar Roof redirige vers celle des panneaux solaires et le produit a disparu de la navigation consacrée à l’énergie.
Tesla a par ailleurs cessé de publier séparément ses chiffres de déploiement solaire dans ses communications trimestrielles au début de 2024, selon les informations disponibles sur son retrait progressif du produit. Cette décision a réduit la visibilité sur les performances du Solar Roof au moment même où les estimations disponibles mettaient en évidence l’écart entre l’ambition initiale et la réalité du terrain.
L’arrêt rapporté des nouvelles commandes de tuiles ne précise pas, à lui seul, la manière dont Tesla compte accompagner les systèmes déjà installés. L’entreprise n’a pas rendu public de plan détaillé concernant la fabrication à long terme des tuiles de remplacement, le niveau de ses stocks ou un programme spécifique d’assistance aux propriétaires. La consigne signalée par les installateurs concerne l’approvisionnement futur en tuiles, et non une politique publiée de support après-vente.
Les propriétaires ont intérêt à conserver leur contrat d’installation, leurs documents de garantie, les numéros de série du système, des photographies de la toiture et l’historique des interventions. En cas de réparation ou de modification, ils devraient demander à Tesla ou à l’installateur concerné une réponse écrite sur quatre points :
Le principal risque à long terme n’est pas nécessairement une panne immédiate des systèmes installés. Il concerne plutôt l’accès, plusieurs années durant, à des tuiles de remplacement adaptées à un produit peu diffusé et fortement dépendant de la configuration de chaque toit. Tant que Tesla n’aura pas clarifié sa politique, la disponibilité des pièces et du service doit rester considérée comme une question ouverte.
Le Solar Roof voulait faire du toit lui-même un équipement de production d’énergie. Mais son parcours suggère que l’intégration esthétique ne suffisait pas à compenser les coûts d’une construction personnalisée. Le virage désormais privilégié par Tesla favorise la répétabilité : des panneaux standardisés, une pose plus simple et des produits de stockage pouvant être commercialisés dans un éventail plus large de logements et de projets énergétiques.
La conclusion est donc plus précise que « Tesla abandonne le solaire ». L’entreprise semble abandonner — ou, à tout le moins, ne plus accepter de nouvelles commandes pour — le format complexe des tuiles solaires intégrées, tout en concentrant son offre résidentielle sur les panneaux classiques et Powerwall.
Le retrait discret laisse néanmoins une question essentielle en suspens : dans quelle mesure Tesla accompagnera-t-elle la base relativement réduite de propriétaires qui utilisent déjà un Solar Roof ?