Le 6 janvier 2026, le ministère chinois du Commerce a annoncé que les exportations de biens à double usage vers le Japon seraient restreintes lorsqu’elles pourraient être utilisées à des fins militaires ou pour renforcer les capacités militaires japonaises. Cette catégorie inclut des technologies et matériaux ayant à la fois des applications civiles et militaires — notamment certaines terres rares et des aimants haute performance.
L’annonce est intervenue après que Sanae Takaichi a déclaré qu’une attaque contre Taïwan pourrait constituer une « menace existentielle » pour le Japon, laissant entendre que Tokyo pourrait intervenir militairement dans certaines circonstances. Pékin a condamné ces propos et exigé leur retrait.
Plutôt que d’imposer un embargo total, la Chine a présenté ces mesures comme des contrôles d’exportation pour raisons de sécurité nationale. Cette approche lui offre davantage de flexibilité juridique et diplomatique tout en exerçant une pression sur les industries japonaises dépendantes de ces matériaux.
Toutes les terres rares n’ont pas la même importance stratégique. Les plus sensibles sont les terres rares lourdes, notamment :
Ces éléments servent à fabriquer des aimants permanents résistants à la chaleur, indispensables pour des moteurs et équipements électroniques très performants.
On les retrouve dans de nombreux systèmes technologiques :
L’influence de la Chine vient surtout de son contrôle sur le raffinage et la transformation de ces minerais. Le pays domine largement les capacités mondiales de traitement des terres rares, une étape indispensable pour transformer le minerai brut en matériaux utilisables par l’industrie.
Le secteur automobile japonais est particulièrement exposé. Les aimants à base de terres rares sont largement utilisés dans les moteurs de traction des véhicules électriques, et toute perturbation de l’approvisionnement en terres rares lourdes peut rapidement affecter les coûts et la sécurité d’approvisionnement.
Alors que l’adoption des véhicules électriques accélère à l’échelle mondiale, la moindre contrainte sur ces matériaux peut avoir des effets en cascade dans toute l’industrie automobile.
Les technologies de défense constituent une autre source majeure d’inquiétude. Les règles d’exportation chinoises ciblent explicitement les produits susceptibles de renforcer les capacités militaires du Japon. Les aimants à base de terres rares sont utilisés dans les systèmes de guidage, capteurs et autres composants électroniques militaires avancés.
Pour les planificateurs de défense, cet épisode rappelle le risque stratégique lié à la dépendance envers des fournisseurs étrangers pour des minéraux critiques.
Les terres rares sont également présentes dans certains équipements de fabrication de semi‑conducteurs nécessitant une précision extrême. Le différend accroît donc les inquiétudes autour des chaînes d’approvisionnement de l’industrie des puces.
Cependant, il existe peu de preuves publiques indiquant que les restrictions de 2026 aient provoqué des arrêts majeurs d’usines de semi‑conducteurs au Japon. L’impact semble pour l’instant davantage lié au risque stratégique et à la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement qu’à des fermetures immédiates d’installations.
La crise de 2026 rappelle un précédent important. En 2010, après un incident maritime près des îles Senkaku/Diaoyu — un archipel contesté entre les deux pays — les exportations chinoises de terres rares vers le Japon ont pratiquement cessé pendant près de deux mois, perturbant les marchés mondiaux.
Mais il existe des différences importantes :
Dans les deux cas, la dynamique reste la même : la domination chinoise sur les terres rares peut devenir un outil de pression géopolitique.
Depuis plus d’une décennie, le Japon cherche à réduire sa dépendance vis‑à‑vis des terres rares chinoises. Malgré ces efforts, le pays importerait encore environ 60 % de ses terres rares depuis la Chine, en particulier les terres rares lourdes.
Pour limiter ce risque, Tokyo et les entreprises japonaises multiplient les stratégies.
Des groupes japonais investissent dans l’exploration minière et les installations de traitement en Asie du Sud‑Est, notamment aux Philippines, au Vietnam et en Malaisie. Cette approche s’inscrit dans une stratégie dite « China‑plus », visant à sécuriser des sources alternatives d’approvisionnement.
Après la crise de 2010, le Japon a constitué d’importants stocks stratégiques de terres rares raffinées, détenus par l’État et par les entreprises, afin d’amortir les chocs d’approvisionnement.
En 2026, le Japon et la France ont décidé de renforcer leur coopération dans la chaîne d’approvisionnement des terres rares. L’un des projets clés est la raffinerie Caremag, dans le sud‑ouest de la France, qui devrait entrer en service fin 2026.
Une fois opérationnelle, l’installation pourrait couvrir une part importante des besoins japonais en terres rares lourdes, en offrant des capacités de raffinage hors de Chine.
Le différend de 2026 montre que les matières premières stratégiques deviennent de véritables instruments d’influence internationale. Les terres rares se situent au croisement de trois transformations majeures :
Pour le Japon, cette crise renforce l’urgence de diversifier ses chaînes d’approvisionnement. Pour le reste du monde, elle rappelle une réalité simple : les technologies clés — des voitures électriques aux systèmes militaires modernes — reposent sur un petit groupe de matériaux dont la production reste fortement concentrée.