La situation actuelle combine deux chocs simultanés.
D’abord, la guerre fait peser un risque direct sur l’approvisionnement mondial en énergie. Les prix du Brent ont fortement grimpé après des perturbations liées au conflit et les craintes que la circulation des pétroliers dans le détroit d’Ormuz soit restreinte.
Ensuite, le conflit a déclenché une montée de l’aversion au risque dans le système financier mondial. Dans ce type de période, les investisseurs se tournent souvent vers les actifs libellés en dollars, perçus comme relativement sûrs, ce qui renforce la devise américaine.
Quand ces deux forces se produisent en même temps, le pétrole monte à cause des risques d’offre tandis que le dollar monte en raison de la demande d’actifs refuges. Les deux actifs évoluent donc dans la même direction.
Une grande partie de la réaction des marchés tourne autour du détroit d’Ormuz, passage stratégique reliant le golfe Persique à l’océan Indien.
Environ 20 millions de barils de pétrole par jour transitent par ce corridor maritime — soit près de 20 % de la consommation mondiale de pétrole et plus d’un quart du commerce maritime mondial de brut.
La moindre menace sur ce passage suffit à créer un risque immédiat pour l’approvisionnement énergétique mondial. Les traders intègrent alors une « prime géopolitique » dans les prix du pétrole, ce qui pousse le Brent à la hausse même si les flux physiques ne sont pas encore interrompus.
La hausse du pétrole alimente directement les anticipations d’inflation.
Des prix de l’énergie plus élevés augmentent les coûts de transport et de production dans l’ensemble de l’économie. Pendant le conflit avec l’Iran, les marchés ont commencé à envisager que certaines banques centrales — en particulier la Réserve fédérale américaine — puissent retarder leurs baisses de taux si l’inflation reste élevée.
Cela soutient également le dollar : si les taux d’intérêt américains sont susceptibles de rester élevés plus longtemps, les actifs libellés en dollars deviennent plus attractifs pour les investisseurs internationaux.
Un autre facteur structurel explique cette corrélation inhabituelle : la transformation des États‑Unis en grand exportateur d’énergie.
Les États‑Unis sont exportateurs nets d’énergie depuis plusieurs années, produisant plus d’énergie qu’ils n’en consomment.
Les exportations de pétrole brut ont dépassé 4,1 millions de barils par jour en 2024, un niveau record selon l’Energy Information Administration (EIA).
Dans les décennies passées, une hausse du pétrole était généralement mauvaise pour l’économie américaine, car le pays dépendait fortement des importations. Aujourd’hui, des prix plus élevés peuvent aussi soutenir le secteur énergétique américain et améliorer la balance commerciale, ce qui réduit l’impact négatif traditionnel sur le dollar.
La combinaison pétrole‑dollar crée une pression particulière pour les économies dépendantes des importations d’énergie.
Quand le pétrole augmente alors que le dollar se renforce, les pays importateurs doivent payer plus cher pour deux raisons :
Cette « double pression » peut creuser les déficits commerciaux et alimenter l’inflation dans les économies importatrices, notamment en Asie et dans de nombreux marchés émergents qui dépendent du pétrole du Moyen‑Orient.
Lorsque le pétrole et le dollar montent simultanément, la volatilité peut augmenter dans plusieurs classes d’actifs à la fois.
Les prix de l’énergie influencent l’inflation et les perspectives de croissance, tandis que les mouvements du dollar affectent les conditions financières mondiales et les flux de capitaux. Quand ces deux variables changent dans le même sens, actions, obligations, devises et matières premières peuvent réagir simultanément aux mêmes nouvelles géopolitiques.
C’est pourquoi certains analystes décrivent le conflit avec l’Iran comme un choc transversal pour les marchés, plutôt qu’un simple rallye des matières premières.
Pour les investisseurs et les entreprises, cette situation rappelle que les corrélations historiques peuvent disparaître en période de crise géopolitique.
De nombreuses stratégies de couverture reposent sur l’idée que la hausse du pétrole affaiblit le dollar, ce qui compense une partie du risque de change. Mais lorsque les deux montent en même temps, ces protections peuvent cesser de fonctionner.
Les entreprises exposées au coût de l’énergie — compagnies aériennes, transport maritime, industrie — peuvent alors devoir gérer séparément leurs risques liés au pétrole, aux devises et aux taux d’intérêt.
La corrélation record entre le dollar américain et le Brent pendant la guerre avec l’Iran s’explique par une combinaison rare de facteurs : les risques d’approvisionnement autour du détroit d’Ormuz, la demande mondiale d’actifs refuges en dollars, les craintes d’inflation et le rôle croissant des États‑Unis comme exportateur d’énergie.
Ces forces peuvent temporairement inverser la relation traditionnelle entre pétrole et dollar. Tant que les risques géopolitiques et les inquiétudes sur l’offre énergétique resteront au centre des marchés, les deux actifs pourraient continuer d’évoluer ensemble plutôt que de se compenser.
Lorsque les tensions diminueront et que les flux d’énergie se normaliseront, la relation inverse classique pourrait progressivement réapparaître — mais l’histoire montre qu’elle n’est jamais garantie.