Plusieurs publications estiment que les fabricants chinois ont représenté plus de 97 % des livraisons mondiales de robots humanoïdes au premier semestre 2026. Une estimation sectorielle citée par Bloomberg évalue les livraisons mondiales à environ 19 100 unités, contre près de 5 100 sur la même période un an plus tôt.
Selon une autre présentation des mêmes données, AgiBot aurait livré environ 8 400 unités et Unitree près de 5 900, ce qui en ferait les deux principaux fournisseurs du marché.
Mais un rapport dévoilé lors du salon de Pékin affirme que la Chine aurait livré à elle seule plus de 40 000 robots humanoïdes au cours des six premiers mois de l’année, tout en représentant 97 % des livraisons mondiales. Ces chiffres ne peuvent pas désigner exactement le même périmètre : le total chinois dépasserait alors le total mondial de 19 100 unités cité indépendamment.
La part de 97 % apparaît donc cohérente dans plusieurs sources, mais le volume de « plus de 40 000 » doit être considéré avec prudence tant que la méthode de calcul n’est pas précisée. Il pourrait s’agir d’une catégorie plus large, de livraisons internes, de robots destinés à la recherche ou d’une autre définition des unités expédiées.
Cette nuance est importante. Les livraisons mesurent la dynamique de fabrication, les achats de laboratoires et les programmes pilotes. Elles ne prouvent pas que les robots sont déjà intégrés durablement aux chaînes de production ou qu’ils sont adoptés par les ménages. Même l’estimation plus prudente de 19 100 unités décrit une croissance rapide, mais reste modeste au regard du parc nécessaire pour transformer largement l’économie.
Les démonstrations de Pékin témoignent de progrès réels en matière de mobilité, de manipulation et de coordination. Mais un robot qui suit une séquence répétée dans un espace préparé n’est pas confronté aux mêmes difficultés qu’un robot qui doit comprendre une situation nouvelle, corriger une erreur et terminer une tâche sans intervention humaine.
Wang Xingxing, fondateur et président de Unitree, a reconnu que les logiciels restaient en retard sur le matériel. Il évoque comme objectif une machine capable d’effectuer environ 80 % des tâches domestiques dans un environnement inconnu, un possible « moment ChatGPT » pour la robotique. Selon lui, cette étape pourrait encore se situer à deux ou trois ans, dans des conditions idéales.
Cette ambition montre l’ampleur du fossé commercial. Un taux de réussite de 80 % serait une avancée majeure pour la recherche, mais il est insuffisant pour de nombreux processus industriels. Même avec une fiabilité de 99,9 %, une tâche répétée 1 000 fois échouerait encore environ une fois. Dans un environnement continu, ces échecs peuvent rapidement devenir un problème de sécurité, de maintenance ou de productivité.
Le défi n’est donc pas simplement de construire un corps capable de marcher, de garder son équilibre ou de soulever une charge. Il faut aussi que le système puisse :
C’est précisément pourquoi le déplacement des démonstrations vers le tri, l’emballage, le réassort et l’aide domestique est significatif. Ces tâches exposent la différence entre une chorégraphie maîtrisée et un travail réellement fiable. Un robot peut être excellent sur un mouvement sportif précis tout en étant incapable de saisir correctement un objet déplacé de quelques centimètres.
L’enthousiasme des marchés financiers a renforcé les ambitions chinoises pendant la semaine du salon. Unitree a levé environ 904 millions de dollars lors de son introduction en Bourse à Shanghai. La tranche réservée aux investisseurs particuliers aurait été sursouscrite plus de 8 000 fois.
Le titre a terminé sa première séance plus de 460 % au-dessus de son prix d’introduction, donnant à l’entreprise une valorisation d’environ 50 milliards de dollars selon le calcul de Reuters.
Cette envolée montre que les investisseurs considèrent la robotique humanoïde comme une future plateforme technologique majeure. Elle ne prouve pas que l’activité actuelle repose déjà sur un déploiement commercial de grande ampleur. Reuters indiquait que peu de robots Unitree étaient alors utilisés dans des environnements commerciaux.
Les prévisions d’environ 50 000 livraisons chinoises en 2026, contre près de 12 000 en 2025, témoigneraient d’une forte croissance industrielle et d’une demande accrue des universités, des laboratoires et des programmes pilotes. Elles ne doivent pas être assimilées automatiquement à une adoption massive par les usines ou les particuliers.
Davantage de machines peuvent néanmoins accélérer les progrès. Si elles sont utilisées dans des contextes pertinents et si leurs résultats sont mesurés honnêtement, elles produisent des données sur les gestes, les objets, les erreurs et les conditions physiques. Ces données d’« IA incarnée » pourraient devenir l’un des actifs les plus difficiles à reproduire dans la course mondiale.
L’avance de la Chine ne repose pas sur un seul fabricant. Elle s’appuie sur un vaste marché intérieur, des réseaux industriels denses et une capacité à itérer rapidement sur les composants et les prototypes.
Un plus grand nombre d’unités dans les universités, les centres de recherche et les sites pilotes peut aussi créer une boucle d’apprentissage :
Cette boucle n’est pas automatique. Des essais mal conçus, des démonstrations trop étroites ou des données impossibles à transférer d’un environnement à l’autre ne produiront pas nécessairement une intelligence polyvalente. Mais la combinaison entre capacité manufacturière, demande de recherche et soutien public donne à la Chine un avantage important dans cette phase de démarrage.
La réponse américaine se concentre de plus en plus sur les chaînes d’approvisionnement et la sécurité nationale. Le 28 juillet, la Federal Communications Commission (FCC), le régulateur américain des communications, a ajouté les dispositifs robotiques avancés fabriqués à l’étranger à sa « Covered List », aux côtés des onduleurs électriques connectés. Cette inscription limite l’autorisation de nouveaux équipements généralement nécessaire à leur importation, leur commercialisation ou leur vente aux États-Unis, sous réserve d’exceptions ou d’autorisations spécifiques.
Reuters a rapporté que la mesure visait notamment les nouveaux robots humanoïdes et quadrupèdes chinois, avec le double objectif affiché de répondre aux risques de sécurité et d’encourager la production américaine. Le président de la FCC a ensuite présenté ces restrictions comme un moyen d’accélérer la fabrication nationale.
La politique offre donc un levier, mais comporte aussi un risque. Elle peut inciter les entreprises américaines à développer des solutions nationales et réduire leur dépendance à l’égard de matériels connectés étrangers. En revanche, si les plateformes et composants chinois bon marché sont écartés avant l’arrivée de solutions comparables, les start-up, les chercheurs et les utilisateurs de l’automatisation pourraient devoir payer davantage et expérimenter moins.
L’impact immédiat ne sera pas uniforme. Les humanoïdes ne sont pas encore largement intégrés aux lieux de travail américains : leur restriction pourrait donc avoir des effets opérationnels limités à court terme. Les robots mobiles industriels et d’autres systèmes connectés pourraient être plus exposés, car ils accomplissent déjà des tâches concrètes dans les usines, les entrepôts et les infrastructures.
Une réglementation très large risque ainsi de perturber des projets d’automatisation existants avant que les fournisseurs américains ne soient capables de rivaliser avec les prix et la vitesse de production chinois.
La Chine mène aujourd’hui la phase de montée en puissance industrielle et matérielle de la robotique humanoïde. Les États-Unis conservent des atouts dans l’IA avancée, les semi-conducteurs, l’ingénierie de sécurité, l’intégration des systèmes et les applications industrielles à forte valeur ajoutée.
Aucun des deux pays n’a encore démontré une supériorité décisive dans l’autonomie physique polyvalente. Le critère déterminant ne sera donc ni le nombre de robots alignés sur un stand ni la valorisation boursière d’un fabricant récemment coté.
Il faudra regarder combien de machines peuvent accomplir, de manière répétée, des tâches utiles dans des environnements changeants, avec peu de supervision et un coût d’échec acceptable.
Le salon de Pékin a montré que la Chine possède déjà la base industrielle et l’élan financier nécessaires pour viser cet objectif. Il a aussi rappelé que l’objectif reste à atteindre. La prochaine phase sera remportée par les entreprises — et le pays — capables de transformer un grand nombre de machines et de données du monde réel en robots auxquels les travailleurs et les entreprises pourront véritablement faire confiance.