Pour Christophe Fouquet, le problème n’est pas simplement une hausse temporaire de la demande. L’industrie voit émerger une nouvelle génération de technologies extrêmement gourmandes en puissance de calcul.
L’intelligence artificielle, les constellations de satellites, les systèmes autonomes et la robotique avancée nécessitent tous d’énormes volumes de semi‑conducteurs. Ces systèmes utilisent des catégories de puces très diverses: processeurs, mémoire, capteurs, puces réseau ou encore composants de gestion de l’énergie.
Comme ces secteurs se développent simultanément, ils sollicitent la même chaîne industrielle – fabrication de wafers, équipements de lithographie, packaging avancé – ce qui crée des goulets d’étranglement potentiels à plusieurs niveaux de l’écosystème des semi‑conducteurs.
ASML résume ce basculement par une formule frappante: le monde passe de « des puces partout » à « des puces d’IA partout », signe que l’intelligence artificielle pourrait pénétrer presque toutes les couches de l’industrie électronique.
La montée en puissance des centres de données dédiés à l’IA illustre bien cette transformation. Ces infrastructures nécessitent non seulement des accélérateurs d’IA, mais aussi de la mémoire à très haute bande passante, des puces réseau ultra‑rapides et des technologies avancées d’assemblage.
En parallèle, les réseaux mondiaux de satellites et l’automatisation industrielle ajoutent de nouvelles sources de consommation de silicium.
Pris isolément, chacun de ces marchés pourrait rester relativement limité. Mais ensemble, ils multiplient les besoins en matériel informatique à l’échelle de l’économie mondiale, ce qui accroît la pression sur l’offre de semi‑conducteurs.
Les prévisions de l’industrie deviennent de plus en plus ambitieuses. Taiwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC), le plus grand fondeur de puces au monde, estime désormais que le marché mondial des semi‑conducteurs pourrait dépasser 1,5 billion de dollars d’ici 2030, contre une estimation précédente d’environ 1 billion.
Selon TSMC, l’intelligence artificielle et le calcul haute performance pourraient représenter environ 55 % de la demande mondiale de semi‑conducteurs d’ici la fin de la décennie.
Cette croissance ne concerne pas seulement les accélérateurs d’IA. Elle implique tout un écosystème de composants essentiels:
Ensemble, ces technologies constituent l’infrastructure matérielle de l’économie de l’IA.
ASML occupe une position unique dans la chaîne d’approvisionnement mondiale. L’entreprise fabrique les systèmes de lithographie EUV (extrême ultraviolet) indispensables à la production des puces les plus avancées.
Ces machines projettent des motifs extrêmement fins sur des wafers de silicium, permettant à des fabricants comme TSMC, Samsung ou Intel de produire les processeurs de dernière génération utilisés dans les centres de données et les systèmes d’IA.
Aucune autre entreprise ne fournit aujourd’hui cette technologie à grande échelle, ce qui place ASML dans une position stratégique au cœur de l’écosystème des semi‑conducteurs.
ASML prépare déjà la prochaine étape technologique avec ses machines High‑NA EUV.
Ces systèmes utilisent une ouverture numérique plus élevée, permettant d’imprimer des structures encore plus petites et plus précises sur les wafers. Les fabricants de puces pourront ainsi produire des processeurs plus denses, plus rapides et plus efficaces énergétiquement – des caractéristiques essentielles pour les futurs workloads d’intelligence artificielle.
La production de masse utilisant cette technologie est attendue plus tard dans la décennie et constitue une étape clé de la feuille de route de l’industrie pour continuer à miniaturiser les transistors.
Après une période agitée pour les valeurs technologiques en 2025, l’enthousiasme autour des investissements dans l’infrastructure d’IA a ravivé l’intérêt des investisseurs pour la chaîne d’approvisionnement des semi‑conducteurs.
ASML a notamment enregistré une forte croissance de ses commandes, portée par la demande d’équipements nécessaires à la fabrication des puces utilisées dans l’IA. Cette dynamique a contribué à restaurer la confiance dans les perspectives à long terme de l’entreprise.
Même si les perspectives de croissance sont solides, l’avenir de l’industrie dépend encore de plusieurs facteurs.
L’expansion vers un marché de 1,5 billion de dollars suppose notamment la poursuite des investissements massifs dans l’IA, l’augmentation de la capacité de fabrication mondiale et un environnement commercial relativement stable.
Des restrictions à l’exportation, des tensions géopolitiques ou un ralentissement de l’adoption de l’IA pourraient modifier le calendrier.
Malgré ces incertitudes, la tendance de fond semble claire: la demande mondiale de puissance de calcul s’étend à de nombreux secteurs, ce qui pourrait maintenir l’industrie des semi‑conducteurs dans une situation de capacité limitée pendant plusieurs années.