Cette découverte, publiée en 2026 dans Nature Communications, apporte enfin des preuves solides à une intuition formulée par Charles Darwin en 1875 .
Dans son ouvrage Insectivorous Plants, paru en 1875, Darwin avait suggéré que certaines saxifrages européennes pourraient utiliser les insectes qui se collent à leurs feuilles et à leurs tiges. Le naturaliste avait remarqué la présence de poils glandulaires recouverts d’une substance visqueuse, mais les moyens scientifiques de l’époque ne permettaient pas de démontrer que les insectes étaient réellement digérés puis utilisés comme source de nutriments .
Les chercheurs se sont intéressés à une espèce proche, Saxifraga candelabrum. Elle vit entre 2 500 et 3 300 mètres d’altitude, sur le plateau Qinghai-Tibet et dans les monts Hengduan, notamment dans les provinces chinoises du Yunnan et du Sichuan .
Sur le terrain, des insectes ont été retrouvés piégés sur 43 des 45 spécimens examinés. Chez les plantes adultes, les scientifiques ont observé en moyenne 71 insectes capturés par individu .
Les tiges et les ramifications de la plante sont couvertes de trichomes glandulaires, de minuscules structures semblables à des poils qui sécrètent un mucilage collant . Pour les petits insectes, ce dispositif fonctionne un peu comme du papier tue-mouches : une fois au contact de la surface visqueuse, ils ne parviennent plus à s’en détacher.
Les proies sont principalement de petits diptères, notamment des chironomes — des moucherons qui ne piquent pas . Des observations et des expériences indiquent également que la plante peut les attirer grâce à des signaux olfactifs, avant leur immobilisation sur les poils glandulaires .
Le simple fait de retenir des insectes ne suffit pas à définir une plante comme carnivore. Il faut aussi montrer qu’elle peut exploiter ses proies. C’est précisément ce que l’équipe a cherché à établir.
À l’aide d’un test fluorescent, les chercheurs ont détecté une activité phosphatase sur les poils glandulaires. Ces enzymes participent à la dégradation de composés présents dans les proies et constituent un indice de l’activité digestive de la plante .
L’absorption des nutriments a ensuite été testée avec des mouches du vinaigre du genre Drosophila, enrichies en azote 15 (¹⁵N). Après leur dépôt sur la plante, une hausse mesurable de l’azote marqué a été observée dans les tissus de S. candelabrum. Le même enrichissement n’est pas apparu chez les plantes non carnivores utilisées comme témoins .
Autrement dit, les insectes ne restent pas simplement collés à la surface : la plante récupère bien une partie de l’azote qu’ils contiennent.
Les chercheurs ont également assemblé un génome de S. candelabrum au niveau chromosomique et l’ont comparé à celui de plantes carnivores connues, comme les droséras (Drosera) et les népenthès (Nepenthes) .
L’analyse du transcriptome — l’ensemble des gènes activement exprimés dans les tissus — a montré que des gènes associés aux enzymes digestives sont actifs dans les trichomes glandulaires. Ces résultats fournissent une preuve indépendante que la plante dispose de l’équipement biologique nécessaire pour capturer, digérer et assimiler ses proies .
Une plante carnivore doit résoudre un problème délicat : elle a besoin d’insectes pour se nourrir, mais aussi d’insectes pollinisateurs pour se reproduire. Chez S. candelabrum, les zones de capture et de reproduction sont largement séparées.
Ses fleurs blanches sont portées par de longues tiges au-dessus des tiges végétatives collantes. Les poils glandulaires se trouvent sur les parties végétatives, et non sur les fleurs ni sur leurs pédoncules . Cette séparation physique et visuelle — fleurs blanches en hauteur, surfaces collantes plus bas — réduit le risque que les pollinisateurs soient eux-mêmes capturés.
Un mécanisme comparable a été observé chez certaines droséras : la couleur blanche des fleurs et l’éloignement entre les fleurs et les pièges peuvent contribuer à protéger les insectes utiles à la pollinisation .
La découverte ne concerne pas seulement une nouvelle espèce. Elle révèle aussi une lignée carnivore apparue indépendamment des plantes carnivores déjà connues .
Les auteurs estiment que d’autres végétaux portant des poils glandulaires collants pourraient avoir été mal interprétés. Ces structures sont souvent considérées comme de simples moyens de défense contre les herbivores ou comme des dispositifs adhésifs sans fonction nutritive. Elles pourraient pourtant, dans certains cas, servir aussi à récupérer des nutriments à partir d’insectes .
Le nombre réel de plantes carnivores pourrait donc être sous-estimé. Certaines espèces ne possèdent peut-être pas toutes les caractéristiques des plantes carnivores classiques, mais pourraient présenter une forme partielle de carnivorie encore non reconnue .