Résultat : un marché à deux vitesses où le segment premium est en croissance, tandis que le segment abordable est en chute libre. Cette crise pourrait bien sonner le glas de l'ère du « smartphone à moins de 100 euros » et rediriger des millions de consommateurs vers le marché du reconditionné.
Cette pénurie est radicalement différente de celle qui a suivi la pandémie de Covid-19. À l'époque, les chaînes logistiques étaient engorgées par un pic de demande. Aujourd'hui, le mal est plus profond : la production mondiale de mémoire a été détournée vers le secteur le plus rentable du moment. Les géants de la tech comme Microsoft, Meta ou Amazon absorbent la quasi-totalité de la production de puces avancées pour équiper leurs data centers dédiés à l'IA .
Les fabricants de puces, à l'instar de Micron, sont très clairs : la mémoire à haute bande passante « consomme une telle part des capacités disponibles qu'elle crée une pénurie considérable pour les secteurs conventionnels comme les téléphones ou les PC » . Cette pénurie est dite « structurelle », car aucune nouvelle usine capable d'inverser la tendance n'est prévue à court terme.
À cela s'ajoute le conflit en cours. L'instabilité au Moyen-Orient perturbe l'approvisionnement en matériaux critiques pour la fabrication des semi-conducteurs, comme l'hélium et le brome, et fait flamber les coûts de l'énergie . Le résultat est une hausse vertigineuse du prix des puces, qui s'est répercutée sur l'ensemble de la chaîne de production des appareils électroniques grand public.
Les chiffres sont sans appel. Alors que les constructeurs répercutent la hausse du prix des composants, ce sont les segments les moins chers du marché qui sont frappés de plein fouet.
En Inde, deuxième marché mondial, le segment des smartphones d'entrée de gamme (à moins de 100 dollars, soit environ 80 euros) a tout simplement implosé. Selon les données d'IDC, les livraisons de cette catégorie ont plongé de 59 % au premier trimestre 2026 par rapport à l'année précédente, sa part de marché s'effondrant de 18 % à seulement 8 % . CyberMedia Research (CMR) confirme cette tendance en rapportant une chute de 46 % pour le « segment abordable » dans son ensemble . Plus de 80 modèles de téléphones ont vu leur prix augmenter en moyenne de 15 % en quelques mois .
La logique économique est implacable : le coût de la mémoire (DRAM et stockage NAND) représente une part bien plus importante du prix de revient sur un appareil à 100 euros que sur un iPhone à 1 000 euros. L'augmentation des prix des puces a donc rendu ces modèles d'entrée de gamme non rentables, poussant les fabricants à tout simplement en arrêter la production. Pour IDC, cela marque la fin de l'ère du « smartphone ultra-bon marché », un segment qui représentait pourtant 171 millions d'unités par an .
La crise touche particulièrement les marchés émergents, grands consommateurs de ces appareils. Les prévisions pour 2026 sont sombres :
La crise crée une situation paradoxale. Bien que le nombre total de smartphones vendus chute à un niveau historiquement bas, la valeur totale du marché, elle, devrait augmenter de 3,8 % .
L'explication est simple : le mix des ventes se déplace massivement vers le haut de gamme. En Inde, pendant que l'entrée de gamme s'effondrait de 46 %, le segment premium (téléphones à plus de 600 dollars) a bondi de 25 % . Les consommateurs qui ont les moyens continuent d'acheter les derniers iPhone, Samsung Galaxy haut de gamme et nouveaux modèles pliables. Les autres, découragés par des prix en forte hausse sur les modèles qu'ils convoitaient, repoussent leur achat ou se tournent vers le marché de l'occasion et du reconditionné. Les analystes prévoient que ce marché secondaire devienne le canal principal pour les utilisateurs à budget serré dans les pays émergents .
Contrairement à une simple fluctuation du marché, cette crise s'annonce durable. Les analystes d'IDC et de Counterpoint s'accordent à dire que la pénurie de mémoire continuera de contraindre le marché tout au long de l'année 2027 . La production de puces ne pourra pas augmenter assez vite pour satisfaire à la fois la demande insatiable de l'IA et celle des appareils grand public.
Aucune reprise significative du marché des smartphones dans son ensemble n'est donc attendue avant 2028 . D'ici là, le paysage aura profondément changé. Les modèles à très bas prix que l'on trouvait en grande surface ou sur les marchés émergents pourraient ne jamais revenir, leurs marges étant devenues structurellement trop faibles. Les fabricants comme Samsung et Apple, bien positionnés sur le haut de gamme, devraient sortir renforcés de cette tempête qui aura balayé nombre de leurs concurrents historiques .