Keith Gill est connu sous le nom de Roaring Kitty sur YouTube et sous le pseudonyme DFV, pour DeepF*ckingValue, sur Reddit. Selon la chronologie publiée par TheStreet, il commence à diffuser des vidéos en juillet 2020 pour expliquer qu’il détient GameStop depuis la mi-2019 et qu’il juge l’entreprise à la fois sous-évaluée et excessivement vendue à découvert. Il défend aussi cette thèse sur r/WallStreetBets, le forum de Reddit devenu central dans l’affaire.
Autrement dit, sa thèse initiale ressemblait davantage à une approche de “deep value” — chercher une valeur ignorée par le marché — qu’à un simple pari de mode. Une étude de Monmouth présente d’ailleurs Gill comme un investisseur attentif à cette valeur cachée ou négligée.
Il n’était pas non plus le seul à avoir repéré GameStop tôt. TradingSim rappelle que Michael Burry, célèbre pour son pari contre le marché immobilier américain avant la crise financière, avait pris une position sur GameStop dès 2019 parce qu’il jugeait l’action sous-évaluée. Mais Burry avait vendu avant le grand short squeeze.
Ce qui distingue Gill, ce n’est donc pas seulement d’avoir été haussier sur GameStop. C’est d’avoir construit sa position tôt, de l’avoir conservée et d’avoir rendu sa thèse publique pendant des mois sur YouTube et Reddit.
La mécanique centrale de GameStop tient à la vente à découvert. Vendre une action à découvert consiste à emprunter des titres pour les vendre, dans l’espoir de les racheter plus tard à un prix inférieur et d’empocher la différence.
Mais si le cours monte, le vendeur à découvert se retrouve sous pression. Pour limiter ses pertes ou fermer sa position, il doit racheter l’action. Ce rachat devient alors une demande supplémentaire, qui peut pousser le cours encore plus haut.
C’est ce qui a rendu GameStop si explosif. En janvier 2021, l’intérêt vendeur sur le titre aurait dépassé 140 % du flottant public, c’est-à-dire des actions librement négociables. Quand le prix a commencé à grimper, les rachats forcés ou défensifs des vendeurs à découvert ont alimenté une dynamique typique de short squeeze.
La boucle est simple, mais puissante : la hausse du cours met les vendeurs à découvert en difficulté ; leurs rachats créent de nouveaux ordres d’achat ; ces achats peuvent à leur tour faire monter le prix et accroître la pression sur les derniers vendeurs short.
Cette dynamique a touché de plein fouet certains professionnels. Melvin Capital, fortement exposé à la baisse de GameStop, aurait perdu environ 53 % à la fin janvier 2021 ; Citadel et ses partenaires, ainsi que Point72, ont ensuite apporté au total 2,75 milliards de dollars au fonds.
La position de Gill ne se limitait pas à des actions GameStop : elle comprenait aussi des options d’achat, ou calls. C’est un point décisif.
Les actions lui donnaient une exposition directe à la hausse du titre. Les calls, eux, pouvaient offrir une réaction beaucoup plus forte si le cours montait vite et fortement. C’est ce qu’on appelle souvent la convexité : lorsque le scénario favorable arrive avec intensité, la position peut prendre une valeur disproportionnée.
Mais ce n’est pas un multiplicateur magique. Une option d’achat peut aussi perdre beaucoup de valeur si le cours ne monte pas assez, ou pas assez vite. Gill n’a donc pas seulement “eu raison” sur la direction du titre : il détenait déjà, avant l’explosion de janvier 2021, une structure de position capable de réagir très fortement à un mouvement extrême.
En janvier 2021, plusieurs éléments ont servi de catalyseurs. TheStreet note notamment que Ryan Cohen est entré au conseil d’administration de GameStop le 11 janvier 2021, tandis que les discussions sur le titre continuaient de se propager sur r/WallStreetBets.
D’autres sources relient l’envolée de GameStop en janvier 2021 aux achats massifs de particuliers sur ce forum Reddit. Mais il faut distinguer la thèse de Gill de la motivation de nombreux participants arrivés ensuite.
Un document de recherche publié par Vernimmen souligne que les arguments de Gill reposaient davantage sur la valeur fondamentale de l’entreprise, tandis que beaucoup d’investisseurs particuliers cherchaient plutôt à provoquer un short squeeze et à gagner de l’argent contre de grands hedge funds.
En résumé : Gill a fourni une histoire d’investissement facile à diffuser — une action jugée sous-évaluée, trop vendue à découvert, méprisée par le marché. Les achats de la communauté, les rachats des vendeurs short et la structure des positions ont ensuite transformé cette histoire en événement boursier rare.
La première difficulté, c’est que voir une anomalie ne garantit pas de la monétiser. Michael Burry avait repéré GameStop tôt, mais il n’a pas participé à la phase la plus spectaculaire du short squeeze. Entre “avoir vu juste” et “capter le mouvement maximal”, il y a le timing, la taille de position, la patience et la capacité à encaisser une volatilité extrême.
Deuxième point : un niveau élevé de ventes à découvert ne suffit pas. Il faut aussi des acheteurs persistants, un récit qui circule, des seuils de prix qui forcent certains acteurs à réagir et une liquidité capable de transmettre le choc. Le fait que GameStop soit devenu un cas d’étude en droit des affaires et en structure de marché montre bien qu’il ne s’agissait pas d’une simple hausse ordinaire d’action.
Enfin, plus on arrive tard, plus le rapport risque-rendement devient fragile. L’avantage de Gill venait d’une position précoce, d’une thèse défendue longtemps et d’une rencontre rare avec une structure de marché surchargée de shorts. Beaucoup d’investisseurs arrivés après l’envolée ont pris le train quand le prix avait déjà intégré une grande partie de l’événement. Un short squeeze peut amplifier les gains, mais il peut aussi amplifier les pertes quand les achats se tarissent et que la volatilité se retourne.
Les gains spectaculaires de Roaring Kitty sur GameStop n’ont pas besoin d’être expliqués par un mystère. Les éléments publics pointent vers une combinaison de facteurs : une lecture “deep value” à contre-courant, une position construite tôt en actions et en options d’achat, une thèse répétée publiquement, puis une rencontre avec les achats de Reddit et un intérêt vendeur exceptionnellement concentré.
Ce que l’affaire GameStop enseigne le mieux, ce n’est pas une recette pour s’enrichir vite. C’est la manière dont une divergence de valorisation, la vente à découvert, les options, les réseaux sociaux et les règles de marché peuvent se retrouver comprimés dans une même séquence. Cela explique pourquoi Gill a pu afficher une performance aussi impressionnante, et pourquoi cette histoire reste si difficile à reproduire pour un investisseur ordinaire.