Autrement dit, les documents ne signifient pas qu’Apple acquitte habituellement 17 milliards de dollars d’impôts en Irlande. Le chiffre de 2025 est exceptionnel parce qu’il inclut le règlement d’un contentieux vieux de plusieurs années.
Le 10 septembre 2024, la Cour de justice de l’Union européenne a annulé la décision précédente du Tribunal et rendu un jugement définitif dans l’affaire Apple. Elle a confirmé que les rescrits fiscaux accordés par l’Irlande à des sociétés du groupe constituaient une aide d’État illégale, que l’Irlande devait récupérer.
Ces accords avaient permis d’attribuer une grande partie des bénéfices européens d’Apple à des entités irlandaises détenant ou administrant des droits de propriété intellectuelle. Dans certaines années, le taux d’imposition effectivement associé à ces bénéfices avait été présenté comme inférieur à 1 %.
Le fait que le taux légal irlandais ait longtemps été de 12,5 % ne suffit donc pas à valider les accords historiques : le litige portait sur la manière dont les bénéfices étaient attribués, et non uniquement sur le taux affiché dans la loi nationale.
La déclaration pays par pays met surtout en lumière un décalage entre la localisation des bénéfices et celle des salariés. Apple employait environ 5 575 personnes en Irlande, soit près de 3 % de ses effectifs mondiaux, mais y déclarait environ 6 millions de dollars de bénéfice avant impôt par salarié.
En Allemagne, à titre de comparaison, Apple comptait 4 089 employés et avait versé 153 millions de dollars d’impôts en numéraire, tandis que le bénéfice avant impôt rapporté à chaque salarié s’élevait à environ 51 000 dollars.
Cette comparaison ne prouve pas, à elle seule, une infraction. Elle montre plutôt que la localisation comptable des bénéfices dépend fortement de la propriété et de l’allocation des actifs incorporels — notamment la propriété intellectuelle — et pas seulement du nombre de salariés, des ventes ou de la présence commerciale dans un pays.
Apple Operations International, l’une des principales entités irlandaises du groupe, a déclaré 12,1 milliards de dollars de paiements fiscaux au cours de l’exercice 2025. Ce montant comprenait notamment 1,4 milliard de dollars associé au régime de taux minimum de 15 % mis en place dans le cadre des réformes de l’OCDE et de l’Union européenne.
Selon la mesure comptable retenue dans la déclaration, le taux effectif irlandais d’Apple s’établissait à 13,8 %. Ce taux est supérieur au taux légal historique de 12,5 %, mais il ne doit pas être directement comparé au montant de 17,1 milliards de dollars : ce dernier inclut le remboursement exceptionnel lié à l’ancienne affaire fiscale.
Les données publiées par Microsoft font apparaître une structure comparable. Ses activités irlandaises ont déclaré environ 47,1 milliards de dollars de bénéfices avant impôt, soit près de 38 % du bénéfice mondial avant impôt, alors que l’Irlande ne représentait qu’environ 3 % de ses effectifs. Le rapport de Microsoft confirme également le nouveau cadre de publication et la période fiscale concernée.
Le mécanisme n’est pas nécessairement illégal : les entreprises défendent généralement le principe selon lequel les bénéfices doivent être imposés là où se trouvent les actifs, les fonctions, les risques et la propriété intellectuelle qui les génèrent. La controverse porte sur la question de savoir si cette organisation concentre une part excessive du bénéfice résiduel en Irlande par rapport aux salariés, aux clients et à l’activité commerciale situés dans d’autres pays.
Pour l’Irlande, le bilan est ambivalent. Son taux d’imposition de 12,5 %, sa main-d’œuvre anglophone, son accès au marché européen, son réseau de conventions fiscales et son environnement favorable aux sièges sociaux et à la propriété intellectuelle ont attiré de nombreuses multinationales.
Mais l’instauration d’un taux minimum effectif mondial de 15 % réduit l’avantage procuré aux très grands groupes par le taux irlandais. Dans le même temps, la publication pays par pays rend plus visibles les écarts entre bénéfices déclarés, effectifs et paiements fiscaux.
Cette dépendance crée aussi un risque pour les finances publiques irlandaises. En 2024, Apple, Microsoft et Eli Lilly représentaient à eux trois environ 46 % des recettes irlandaises d’impôt sur les sociétés. Le pays bénéficie donc de recettes exceptionnelles, mais il reste exposé aux restructurations de groupes, aux changements des règles internationales et aux variations des bénéfices d’un nombre très limité d’entreprises.
La conclusion n’est pas qu’Apple « ne paie pas d’impôts » en Irlande. Les chiffres montrent au contraire une contribution fiscale irlandaise considérable, gonflée en 2025 par le règlement d’un contentieux historique.
Ils révèlent surtout une géographie des bénéfices différente de celle des salariés et des consommateurs. Une part importante des profits européens est comptabilisée par des entités irlandaises parce qu’elles détiennent ou administrent des actifs incorporels stratégiques. Les nouvelles obligations européennes rendent cette organisation plus lisible — sans trancher, à elles seules, la question de savoir si la répartition économique et fiscale est équitable.