Son estimation optimiste reste compatible avec une opinion exprimée en 2025, selon laquelle le secteur pourrait connaître sa percée en moins de cinq ans. Mais l’hypothèse d’un délai pouvant atteindre une décennie constitue la principale réserve de son intervention.
Wang Xingxing n’est d’ailleurs pas le seul dirigeant à avancer une date ambitieuse. Wang He, fondateur et directeur technique de Galbot, a évoqué un « moment ChatGPT » pour l’intelligence incarnée d’ici la fin de 2028, en s’appuyant sur la convergence des modèles et l’accumulation des données.
Les progrès de la mécanique sont visibles. Les robots humanoïdes courent, gardent leur équilibre et accomplissent des mouvements qui auraient semblé impossibles il y a quelques années. Mais ces performances ne garantissent pas qu’ils sauront ranger une cuisine inconnue, choisir le bon objet dans un tiroir encombré ou corriger une erreur sans intervention humaine.
Le défi se situe désormais dans les modèles de « monde » : des systèmes capables de percevoir leur environnement, de comprendre les relations de cause à effet, d’anticiper les conséquences d’une action, de construire un plan, puis de le modifier en toute sécurité lorsque la situation change.
Deux faiblesses restent particulièrement difficiles à surmonter : la mauvaise généralisation en dehors des conditions d’entraînement et la précision nécessaire dans les derniers millimètres d’une interaction entre une main robotique et un objet. Faire marcher un humanoïde est une chose ; saisir correctement une tasse fragile dans une pièce mal éclairée en est une autre.
La conférence de 2026 était précisément placée sous le signe du passage « des démonstrations aux produits », avec l’objectif de montrer des machines dans des usines et d’autres situations réelles.
Les modèles comme ChatGPT ont bénéficié d’un immense réservoir de textes disponibles sur Internet, représentant des milliers de milliards de jetons. La robotique ne dispose pas d’un équivalent aussi abondant, standardisé et peu coûteux pour les interactions physiques.
Pour apprendre à manipuler le monde, un robot doit recueillir des données visuelles, tactiles et de force, mais aussi enregistrer les trajectoires réussies et les échecs. Les simulations et la téléopération peuvent accélérer cet apprentissage, sans toutefois démontrer qu’un robot saura se comporter de façon fiable dans des logements, avec des objets, un éclairage, un niveau de désordre et des comportements humains totalement différents.
Cette pénurie structurelle de données explique pourquoi les calendriers avancés par les dirigeants du secteur restent très incertains. Unitree investit dans les modèles de monde, tout en reconnaissant que la prise de décision des robots limite encore leur déploiement à grande échelle.
L’enthousiasme des investisseurs a été considérable. Lors de son introduction à la Bourse de Shanghai, l’action Unitree a terminé la première séance en hausse de 460 % par rapport à son prix d’introduction, soit plus de cinq fois sa valeur de départ.
Ce bond reflète les attentes liées à une possible nouvelle plateforme technologique, mais il ne signifie pas que les robots sont déjà prêts à accomplir seuls les tâches quotidiennes dans des millions de foyers. La demande actuelle provient encore largement des universités, des laboratoires et des organismes de recherche. Cela témoigne d’un marché en phase d’adoption précoce, pas nécessairement d’une adéquation déjà démontrée entre le produit et les besoins du grand public.
Les chiffres de livraison doivent eux aussi être interprétés avec prudence. Un rapport cité à Pékin fait état de plus de 40 000 robots humanoïdes expédiés par la Chine au premier semestre 2026, soit 97 % des expéditions mondiales. D’autres données évoquent pourtant 19 100 unités pour l’ensemble du marché mondial sur la même période, avec une part chinoise de 97 %.
Ces chiffres ne sont donc pas directement comparables sans connaître les définitions retenues : livraisons ou expéditions, robots humanoïdes au sens strict ou catégories plus larges, marché national ou ventes de fabricants chinois. Le constat général — la domination des fournisseurs chinois dans les premiers volumes — paraît solide, mais le nombre exact de machines reste incertain. Morgan Stanley a par ailleurs évoqué 50 000 expéditions chinoises en 2026, contre 12 000 en 2025.
La géopolitique ajoute une difficulté supplémentaire. La Federal Communications Commission, le régulateur américain des communications, a inscrit les dispositifs robotiques avancés fabriqués à l’étranger sur sa « Covered List », invoquant des risques pour la sécurité nationale et les chaînes d’approvisionnement. La mesure vise notamment les nouveaux modèles de robots humanoïdes et quadrupèdes.
Les informations disponibles indiquent qu’elle concerne principalement les nouveaux modèles, et pas nécessairement tous les robots déjà autorisés ou présents sur le marché américain. Pour Unitree, cette restriction peut néanmoins limiter l’accès à un marché majeur et compliquer le cercle vertueux attendu par les optimistes : davantage de ventes, davantage de données et donc des modèles plus performants.
Il existe de bonnes raisons de croire aux progrès rapides du secteur : le coût du matériel baisse, les capacités industrielles chinoises sont importantes et plusieurs dirigeants convergent vers une fenêtre optimiste autour de 2028.
Mais rien ne permet encore de parler d’un consensus technique établissant qu’un robot généraliste atteindra d’ici là le critère exigeant de Wang — 80 % de réussite dans un logement inconnu. Les obstacles logiciels, le manque de données physiques, la sécurité, la fiabilité, l’économie du déploiement et les contraintes réglementaires restent ouverts.
La lecture la plus raisonnable est donc la suivante : les progrès sont crédibles, mais le calendrier reste spéculatif. Une percée dans deux ou trois ans correspond à un scénario favorable, non à une échéance acquise. La fourchette de cinq à dix ans reflète mieux l’ampleur des problèmes encore à résoudre. Quant à l’envolée boursière d’Unitree, elle valorise surtout la possibilité d’un marché mondial de la robotique — pas une preuve que les humanoïdes sont déjà prêts à gérer seuls les tâches domestiques.