Reuters recensait au moins 20 sites touchés en moins de trois semaines. Des évaluations ultérieures et des sources ukrainiennes ont porté le bilan à 25 installations ou davantage. Le 16 août, un incendie majeur s’est déclaré au complexe de Koledino, près de Moscou, présenté comme le plus grand entrepôt de Wildberries. Le site couvrirait environ 250 000 m².
À Iekaterinbourg, à quelque 1 400 kilomètres à l’est de Moscou, un autre centre logistique a également été pris pour cible. Wildberries a indiqué que l’incendie avait été maîtrisé et que la plupart des marchandises n’avaient pas été endommagées, tandis que les autorités locales ont affirmé avoir intercepté plusieurs drones.
Une analyse d’images satellitaires de Reuters estime qu’au moins 1,18 million de m² d’espaces d’entreposage ont été endommagés ou détruits, soit plus d’un cinquième de la capacité totale de Wildberries. Ce chiffre doit toutefois être considéré comme une estimation, et non comme un bilan vérifié par un audit indépendant.
L’indicateur opérationnel le plus clairement documenté est l’affirmation ukrainienne selon laquelle sept des dix plus grands centres logistiques de Wildberries ont été mis hors service. Moscou conteste en revanche l’idée que le réseau de l’entreprise constitue une infrastructure logistique militaire.
Les conséquences sont d’abord très concrètes pour les vendeurs et les consommateurs : stocks détruits, commandes limitées, retards et accès perturbé aux plateformes logistiques. Wildberries est une place de marché civile, et les frappes touchent donc aussi des entreprises qui ne vendent pas de matériel militaire.
La répétition d’attaques réussies contre des entrepôts commerciaux dispersés sur un territoire immense — y compris près de Moscou et dans l’Oural — suggère que la défense antiaérienne et la guerre électronique russes ne peuvent pas protéger simultanément tous les nœuds économiques importants face à des vagues de drones répétées.
Cela ne signifie pas pour autant que la défense antiaérienne russe se serait totalement effondrée. Lors de certaines offensives de grande ampleur, les autorités russes ont affirmé avoir intercepté plusieurs centaines de drones. Le phénomène met plutôt en évidence une difficulté de couverture : un réseau logistique vaste et concentré dans de grands entrepôts peut offrir des cibles particulièrement visibles et vulnérables.
Kyiv affirme que certains centres de Wildberries ont servi à acheminer des composants soumis à des sanctions, destinés à la fabrication de drones, ainsi que du matériel de navigation. La présence sur la plateforme d’équipements promus pour la « SVO » montre également comment une place de marché grand public peut se retrouver liée, au moins partiellement, à des achats destinés à l’armée.
Les éléments disponibles ne suffisent toutefois pas à établir une intégration systématique et formelle de Wildberries dans la chaîne d’approvisionnement du ministère russe de la Défense. Le Kremlin rejette cette accusation. Le tableau est donc celui d’un chevauchement possible entre infrastructure commerciale, produits à double usage et achats effectués par des bénévoles ou des particuliers pour soutenir les forces russes — plutôt que celui d’une chaîne militaire officiellement documentée.
Les perturbations dépassent largement les frontières russes. Des fabricants de vêtements kirghizes avaient entreposé leurs marchandises dans les sites d’Elektrostal et de Kotovsk au moment des frappes. Ils ont signalé des pertes financières et un accès plus difficile au marché russe.
Cette situation relance les discussions sur la diversification des plateformes logistiques. Le Kirghizstan a proposé d’accueillir une partie du réseau d’entrepôts de Wildberries afin de répartir les risques. Des projets ou recherches de capacités supplémentaires ont également été rapportés à Almaty et à Astana, au Kazakhstan.
Les travailleurs migrants sont eux aussi concernés. Le ministère kirghize des Affaires étrangères a appelé ses ressortissants employés en Russie, notamment dans les entrepôts, à renforcer leur vigilance après les attaques. Cette mise en garde fait suite à des informations faisant état de deux ressortissants kirghizes blessés.
L’affaire Wildberries illustre ainsi une nouvelle dimension de la guerre des drones : en visant une infrastructure commerciale civile soupçonnée de faciliter certains approvisionnements liés au conflit, l’Ukraine perturbe à la fois la logistique russe, les activités de milliers de vendeurs et les flux commerciaux de toute la région.