Cette situation, appelée déport inversé ou backwardation, signifie que les acheteurs étaient prêts à payer beaucoup plus pour recevoir du cuivre immédiatement que pour en prendre livraison plus tard. C’est généralement le signe d’une tension physique sur le marché, et non d’une simple vague de spéculation financière.
Les acheteurs américains ont renforcé cette pression. La perspective de nouveaux droits de douane sur les importations de cuivre a incité les entreprises à faire entrer du métal aux États-Unis avant une éventuelle décision politique. Les importations américaines auraient atteint environ 200 000 tonnes en juillet, tandis que les stocks situés hors des États-Unis diminuaient. Ces achats anticipés ont attiré des unités disponibles vers le marché américain et réduit la marge de manœuvre dans les autres régions.
La tension a commencé en amont, dans les mines. Les risques de production et les perturbations touchant notamment le Chili et la République démocratique du Congo ont assombri les perspectives d’approvisionnement en concentré de cuivre, le produit semi-transformé dont les fonderies ont besoin pour fabriquer du cuivre raffiné.
Les analystes ont ainsi décrit le mouvement d’août comme principalement tiré par l’offre, malgré une croissance limitée de la demande. Autrement dit, le record ne prouve pas que l’ensemble de l’économie mondiale avançait au même rythme ; il montre plutôt que l’offre minière ne suivait pas suffisamment les besoins du marché.
Les frais de traitement et de raffinage, ou TC/RC, apportent une confirmation particulièrement nette. Le niveau de référence annuel pour 2026 est tombé à zéro dollar par tonne, tandis que les frais au comptant sont passés en territoire négatif. Dans les faits, certaines fonderies paient donc les mineurs pour obtenir le concentré à traiter.
Ce signal indique que le concentré minier est plus rare que la capacité de fusion et de raffinage. Le rapport de force et une partie des marges se déplacent ainsi vers les propriétaires de mines.
Un taux de traitement nul ou négatif ne garantit toutefois pas que le prix du cuivre restera durablement élevé. Les fonderies peuvent réduire leur production, les utilisateurs industriels peuvent reporter leurs achats et les mines ou les chaînes logistiques peuvent se rétablir. Mais il montre que la contrainte actuelle ne vient pas simplement d’un manque de capacité de raffinage : la disponibilité du concentré est devenue le point central du marché.
La demande n’est pas absente de l’équation. Les centres de données nécessaires à l’intelligence artificielle exigent de nouvelles infrastructures électriques : lignes de transport et de distribution, équipements de refroidissement et systèmes de secours. Les projets d’énergies renouvelables, le renforcement des réseaux, les véhicules électriques et l’électrification plus large de l’économie nécessitent eux aussi d’importantes quantités de cuivre.
Ces tendances créent un socle de demande relativement durable. Elles rendent également les acheteurs moins capables de repousser leurs commandes lorsque les stocks se resserrent.
Cela ne signifie pas pour autant que l’IA a, à elle seule, provoqué toute la hausse. Les données disponibles décrivent plutôt la rencontre entre une demande structurelle solide et une offre perturbée. L’IA et l’électrification ont permis au marché d’absorber des prix élevés, tandis que l’accélération la plus brutale d’août est survenue lorsque les problèmes de disponibilité physique, les achats liés aux droits de douane et les inquiétudes sur les mines se sont combinés.
Les perturbations autour du détroit d’Ormuz ont ajouté une couche de tension. La baisse du trafic maritime a affecté la disponibilité du soufre et de l’acide sulfurique, deux intrants importants pour certaines opérations d’extraction et de lixiviation du cuivre.
Une analyse de S&P Global estimait que les perturbations liées à Ormuz avaient augmenté de 5,1 % les coûts d’extraction du cuivre au premier semestre 2026, soit plus de 0,10 dollar par livre. La hausse du prix des réactifs, en particulier ceux liés au soufre, expliquait une grande partie de cette progression.
D’autres analyses ont associé ces perturbations à une forte baisse des expéditions maritimes de soufre depuis le golfe Persique. Elles soulignent aussi le rôle critique de l’acide sulfurique dans le procédé d’extraction par solvant et électro-extraction, ou SX-EW, qui représente une part significative de la production mondiale de cuivre.
L’ampleur exacte de l’impact sur l’offre reste incertaine. La direction, elle, est claire : les contraintes de transport et d’intrants ont rendu une production déjà tendue plus coûteuse et moins fiable.
Des conditions financières plus favorables ont également soutenu les métaux industriels. Le recul du dollar, l’atténuation des anticipations de hausse des taux et un regain d’appétit pour le risque ont facilité les flux de capitaux vers le secteur. Les matières premières libellées en dollars deviennent aussi plus attractives lorsque la devise américaine s’affaiblit.
Ces facteurs ont amplifié le rallye et encouragé la recherche de protection contre l’inflation. Ils n’ont cependant pas créé le déficit de cuivre minier et de concentré à l’origine de la tension.
Le cuivre avait commencé à intégrer une prime de rareté bien avant la flambée des contrats américains. Les cours du LME avaient brièvement dépassé 14 500 dollars la tonne en janvier, avant de s’en approcher de nouveau en août. Ces tests répétés des records montrent que les opérateurs réagissaient à un problème plus large de chaîne d’approvisionnement, et non à une seule séance exceptionnelle.
La conclusion la plus solide est donc celle d’un marché structurellement haussier, mais tactiquement fragile. Les investissements dans l’IA, les réseaux et l’électrification soutiennent la consommation à long terme. À court terme, l’évolution des prix dépendra surtout de plusieurs variables :
Les prix élevés peuvent aussi finir par affaiblir la demande. Le repli observé en août s’est accompagné de signes de ralentissement des achats chinois et d’une baisse de la production raffinée. Le rallye commençait donc déjà à produire ses propres points de fragilité.
En résumé, le record du cuivre est né de la collision entre une demande de long terme résistante et une pénurie aiguë de métal livrable. Si les stocks immédiatement disponibles restent faibles et si les perturbations minières se prolongent, les cours peuvent rester élevés. Mais une normalisation de la logistique, une réduction de la production des fonderies, un nouvel affaiblissement de la demande chinoise ou le redémarrage de mines perturbées pourrait faire retomber rapidement la pression.