Wildberries est souvent présenté comme l’équivalent russe d’Amazon. Ses centres de distribution sont donc essentiels à la circulation de marchandises à travers le pays, mais leur portée est aussi symbolique : en les frappant, Kyiv cherche à « ramener la guerre au quotidien des Russes ordinaires », selon la justification avancée par des responsables ukrainiens .
Le 18 juillet, des drones ont touché deux entrepôts, à Kotovsk, dans la région de Tambov, à environ 475 kilomètres au sud-est de Moscou, et à Elektrostal, dans la région de Moscou. Les autorités russes ont fait état de sept morts et de 49 blessés au total .
Le 4 août, trois autres entrepôts ont été frappés en Russie, dont deux exploités par Wildberries. Les autorités locales ont annoncé cinq morts. Le ministère russe de la Défense a déclaré avoir abattu 13 drones au-dessus des régions de Tambov, de Voronej et de Lipetsk, mais certains appareils ont atteint leurs cibles .
D’autres installations du groupe ont été touchées dans les régions de Tver, de Léningrad et de Samara. Les informations sur le bilan de l’attaque du 3 août dans la région de Samara sont contradictoires : une source a évoqué neuf morts dans les frappes menées en Russie ce jour-là, tandis que le gouverneur de la région a déclaré que l’incendie de l’entrepôt Wildberries n’avait pas fait de victime .
Au-delà des dégâts matériels, la campagne met sous pression un réseau commercial qui dépend de grands centres de stockage concentrés. Des médias ont rapporté que des marchandises d’une valeur potentiellement très élevée avaient été détruites, mais l’ampleur exacte des pertes économiques n’est pas établie de manière indépendante .
Moscou a répondu par de nouvelles attaques massives contre l’Ukraine. Le 5 août, une salve de drones et de missiles balistiques contre Kyiv a fait au moins 17 morts et 44 blessés, selon les autorités ukrainiennes. Il s’agit de l’une des attaques les plus meurtrières menées contre la capitale en 2026 .
L’escalade souligne le risque d’un cycle de représailles dans lequel les deux camps visent des infrastructures situées loin du front : entrepôts et nœuds logistiques en Russie d’un côté, infrastructures civiles et réseaux essentiels en Ukraine de l’autre.
La campagne de drones produit également des effets directs sur les lignes de front. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a déclaré le 4 août que les unités de drones ukrainiennes avaient tué ou grièvement blessé 30 272 militaires russes en juillet. Selon lui, chaque cas retenu dans ce chiffre était appuyé par une preuve vidéo claire .
L’état-major ukrainien estime par ailleurs les pertes totales russes — morts, blessés, disparus et prisonniers — à 42 860 militaires pour le mois de juillet. Ce serait le bilan mensuel le plus élevé de 2026 et la première fois cette année que le seuil des 40 000 est dépassé .
Les pertes attribuées aux drones représenteraient ainsi environ 71 % du total revendiqué pour juillet. Depuis le début de 2026, le ministère ukrainien de la Défense affirme que les attaques de drones ont tué ou grièvement blessé 193 500 militaires russes .
Ces chiffres doivent toutefois être interprétés avec prudence. Il s’agit d’estimations ukrainiennes qui ne peuvent pas être vérifiées indépendamment. Le total de 30 272 ne concerne que les pertes attribuées aux drones et décrites comme confirmées par vidéo ; il peut donc sous-estimer le bilan réel, tandis que les catégories et méthodes de comptage ne sont pas nécessairement comparables d’une source à l’autre.
Les frappes ukrainiennes montrent que Kyiv dispose de drones capables d’atteindre des cibles situées à 500 à 800 kilomètres du front. L’Institute for the Study of War estime aussi que l’Ukraine a retrouvé un « avantage global dans le domaine des drones » et qu’elle possède des systèmes capables de perturber la logistique russe dans la profondeur opérationnelle .
Mais la portée d’une frappe ne se mesure pas seulement en kilomètres. Pour provoquer un changement stratégique, l’Ukraine devrait répéter ces opérations à une échelle suffisante pour réduire durablement les capacités militaires russes, désorganiser ses approvisionnements et modifier le calcul politique du Kremlin. Les attaques contre Wildberries montrent une vulnérabilité de l’arrière russe, sans avoir à ce stade paralysé l’économie de guerre du pays.
L’Ukraine reste confrontée à plusieurs limites : une capacité de production nationale encore contrainte, les restrictions occidentales concernant l’emploi de certaines armes livrées par ses partenaires contre des cibles situées en profondeur en Russie, ainsi que la difficulté d’épuiser une force russe plus importante et disposée à accepter de lourdes pertes.
Selon le Center for Strategic and International Studies (CSIS), malgré les tensions économiques, industrielles et démographiques, la guerre reste « soutenable pour le Kremlin dans un avenir prévisible ». La Russie continue de croire qu’elle peut gagner la guerre d’attrition en tenant plus longtemps que l’Ukraine .
Dans le même temps, les gains territoriaux russes restent limités. D’après l’ISW, les forces russes n’ont conquis que 37,85 km² de territoire ukrainien en juillet 2026 et n’ont enregistré aucune avancée d’importance stratégique. Plusieurs analyses estiment que le rythme de progression russe se rapproche d’un quasi-enlisement .
Une autre évaluation de l’ISW, citant les propos anonymes d’un général russe rapportés par un journaliste, affirme que le Kremlin gonflerait ses succès militaires tout en poursuivant une stratégie d’usure que cet officier juge impossible à gagner . Ce témoignage ne peut toutefois pas être vérifié indépendamment.
La guerre des drones a changé l’échelle du conflit. L’Ukraine peut désormais frapper des infrastructures commerciales situées loin de la ligne de front et infliger de lourdes pertes aux troupes russes. Wildberries est devenu le visage le plus visible de cette stratégie : un réseau civil en apparence, mais présenté par Kyiv comme un rouage de la logistique et de l’économie russes.
Pour autant, l’efficacité tactique ne garantit pas un effet stratégique. Tant que la Russie peut remplacer ses effectifs, absorber des pertes élevées et maintenir sa production militaire, les frappes ukrainiennes resteront une source de pression plutôt qu’un facteur décisif. Le conflit entre donc dans une phase où les deux camps peuvent endommager profondément les infrastructures et les forces adverses, sans disposer pour l’instant du moyen de porter le coup qui imposerait un changement de cap à Moscou .