Selon les estimations publiées, Situational Awareness gérait entre 16 et 24 milliards de dollars. Au premier semestre, sa stratégie très concentrée sur les valeurs liées aux infrastructures de l’IA lui avait permis d’afficher un rendement spectaculaire de 439 %, avec un recours important à l’effet de levier — autrement dit, à des capitaux empruntés pour augmenter la taille des paris .
Lorsque les valeurs technologiques américaines se sont retournées en juillet, cette stratégie s’est brusquement transformée en piège. Les courtiers principaux — notamment Goldman Sachs et JPMorgan — ont réclamé des garanties supplémentaires après les pertes, déclenchant une série d’appels de marge . Le fonds devait alors trouver rapidement de nouveaux capitaux ou vendre des actifs. Il a choisi la seconde option .
Reuters rapporte que la majeure partie des titres a finalement été vendue à Citadel, la société d’investissement fondée par Ken Griffin, dans le cadre d’une transaction d’urgence . Le New York Times a indiqué que le portefeuille, composé en grande partie de paris sur l’IA, avait chuté d’environ 67 % sur le seul mois de juillet avant la fin de la vente .
Le fonds aurait conservé ses investissements non cotés, notamment sa participation dans Anthropic. En revanche, son portefeuille public a été pour l’essentiel démantelé .
Le problème ne venait pas uniquement du recul des actions de l’IA. Il tenait aussi à la combinaison de trois facteurs : des positions concentrées sur un même thème, un financement par emprunt et l’obligation de vendre au pire moment.
Tant que les cours montent, l’endettement peut amplifier les gains. Mais dès que les prix baissent, les pertes sont elles aussi multipliées. Les appels de marge imposent alors de réunir des liquidités rapidement, même si les actifs doivent être cédés à des prix défavorables.
Pour Jim Cramer, de CNBC, cet épisode révèle les « risques cachés de l’effet de levier » : l’argent emprunté peut rapidement amplifier les pertes et provoquer des ventes forcées . Forbes a résumé le mécanisme ainsi : lorsque trop de capitaux se concentrent sur une même opération financée par la dette, la thèse d’investissement peut se désagréger presque instantanément .
La chute de Situational Awareness n’a pas totalement surpris les observateurs chinois. Un mois avant la liquidation, en juin 2026, deux gestionnaires de fonds spéculatifs chinois parmi les plus connus avaient déjà décrit le marché mondial des actions liées à l’IA comme une « super-bulle » devenue difficilement soutenable .
Wealspring Asset, dont le fondateur Yang Dong est réputé en Chine pour avoir identifié le sommet du marché en 2007, a écrit à ses investisseurs que les actions mondiales de l’IA formaient une « super-bulle » et que « le point d’effondrement pourrait ne pas être loin » .
De son côté, le Shanghai Banxia Investment Management Center estimait que « le déclencheur de l’éclatement de la bulle de l’IA est déjà apparu », en évoquant notamment la pression exercée sur la croissance très rapide du chiffre d’affaires d’Anthropic .
D’autres fonds chinois ayant largement profité du rallye de l’IA avaient déjà commencé à réduire leur exposition à la mi-juillet. Certains se disaient en « état d’alerte élevé » face au risque que la hausse devienne insoutenable .
C’est l’avertissement le plus répété. Harry Shen, analyste des marchés actions basé à Shanghai, a déclaré au South China Morning Post qu’il avait répété trois fois : « N’utilisez pas l’effet de levier. » À ses yeux, c’est la principale leçon à tirer de l’effondrement .
Sans endettement excessif, une baisse des cours aurait pu rester une perte importante mais gérable. Avec un financement à crédit et des appels de marge simultanés, elle s’est transformée en liquidation précipitée .
Michael Zhang, vétéran du marché actions chinois basé à Shanghai, a également mis en garde contre la tentation de se jeter sur les thèmes à la mode. Son conseil : ne pas « poursuivre aveuglément les sujets populaires », car au moment où un investisseur entre sur le marché, d’autres peuvent déjà être en train d’en sortir .
Le risque est particulièrement élevé lorsque le même récit — ici, la croissance de l’IA — attire une foule d’investisseurs et des montants considérables. Une variation limitée du sentiment peut alors provoquer une sortie désordonnée, surtout si les positions ont été financées par la dette .
Les signes de prudence étaient visibles avant la vente forcée du fonds américain. À la mi-juillet, les opérateurs chinois ont réduit leurs positions à effet de levier au rythme le plus rapide depuis 2016 .
Les performances de plusieurs fonds illustrent le brutal changement de régime. Le WT China Fund, qui avait progressé de 120 % au premier semestre 2026, a perdu 17 % au cours des 17 premiers jours de juillet. Le fonds de Keystone Investors Pte, à Hong Kong, a reculé de 12 % sur la même période après un gain de 63 % au cours des six mois précédents .
Ces mouvements suggèrent que certains investisseurs professionnels cherchaient déjà à sécuriser leurs gains ou à réduire leur exposition avant que la liquidation de Situational Awareness ne fasse davantage écho sur les marchés .
La débâcle s’inscrit dans une correction plus large. Selon Bloomberg, les fonds spéculatifs asiatiques ont eux aussi subi les conséquences de la vente de juillet, après avoir enregistré des gains à deux ou trois chiffres au premier semestre grâce à l’engouement pour l’IA et les composants électroniques .
En Chine, des institutions liées à l’État ont parallèlement participé à un effort exceptionnel de stabilisation du marché technologique. Le ChinaAMC STAR 50 ETF, qui suit un indice fortement exposé aux semi-conducteurs, a enregistré des entrées de capitaux record de 13,8 milliards de yuans, soit environ 2 milliards de dollars. Ces flux ont été largement interprétés comme un soutien aux valeurs technologiques chinoises .
L’affaire Situational Awareness ne constitue donc pas seulement l’histoire d’un fonds qui a perdu le contrôle de ses positions. Elle montre comment une stratégie gagnante peut se retourner en quelques jours lorsque la concentration, l’endettement et l’enthousiasme collectif se renforcent mutuellement.
La leçon retenue par les analystes chinois tient en deux phrases simples : l’effet de levier accélère la hausse, mais il peut aussi transformer une mauvaise séance en liquidation forcée ; et lorsqu’un thème devient omniprésent, le meilleur moment pour entrer est parfois précisément celui où les investisseurs déjà présents commencent à sortir.