Le premier signal net est venu de Hugging Face, la principale plateforme mondiale de partage de modèles d’IA. En septembre 2025, la famille Qwen d’Alibaba a dépassé Llama de Meta pour devenir la famille de grands modèles de langage (LLM) la plus téléchargée sur la plateforme .
Sur la période allant d’août 2024 à août 2025, les modèles chinois à poids ouverts ont représenté 17 % de l’ensemble des téléchargements mondiaux sur Hugging Face, contre 15,8 % pour les modèles américains. Il s’agissait de la première fois que la Chine devançait les États-Unis, selon une étude conjointe du MIT et de Hugging Face .
L’écart est encore plus marqué pour les LLM : les modèles développés en Chine ont compté pour 41 % des téléchargements de grands modèles de langage sur la plateforme pendant cette période . D’après des données de Hugging Face citées par China Daily, les modèles chinois avaient dépassé les 100 millions de téléchargements cumulés dans le monde à la mi-2026 .
Il faut toutefois distinguer « poids ouverts » et « open source » au sens strict : dans ce cas, les paramètres entraînés du modèle peuvent être téléchargés et hébergés localement, sans que les données d’entraînement ni l’intégralité du code soient nécessairement publics .
Les téléchargements mesurent l’intérêt des développeurs. Le nombre de tokens traités renseigne davantage sur l’utilisation effective. OpenRouter, une plateforme qui achemine les requêtes vers différents modèles et traitait plus de 20 000 milliards de tokens par semaine au début de 2026, offre un aperçu particulièrement révélateur .
En environ dix-huit mois, la part des modèles d’origine chinoise est passée de moins de 2 % du volume hebdomadaire à une majorité de la consommation sur la plateforme . En mai 2026, les modèles chinois à poids ouverts représentaient environ 61 % de l’ensemble des tokens consommés sur OpenRouter .
En juillet 2026, les cinq premières places du classement mondial d’utilisation d’OpenRouter étaient, pour la première fois, occupées par des modèles chinois : MiMo-V2.5 de Xiaomi arrivait en tête en volume de tokens, devant des modèles de DeepSeek, MiniMax, la famille Qwen d’Alibaba et Kimi de Moonshot .
Ce classement ne constitue pas une photographie exhaustive de tout le marché mondial de l’IA : il reflète l’activité transitant par OpenRouter. Mais l’ampleur et la rapidité du retournement illustrent clairement la force de distribution acquise par les modèles chinois.
Le chiffre le plus frappant pour le marché américain concerne l’usage en entreprise. À la mi-2026, les modèles chinois ont représenté jusqu’à 46 % du volume hebdomadaire de tokens d’API utilisé par des entreprises américaines sur OpenRouter, contre 35,7 % pour les modèles d’origine américaine . Un an plus tôt, leur part était inférieure à 2 %.
Depuis la semaine du 8 février 2026, les modèles chinois ont représenté au moins 30 % du volume hebdomadaire de tokens des entreprises sur cette plateforme .
Cette progression repose sur deux facteurs : des performances qui se rapprochent de celles des meilleurs modèles propriétaires et un avantage de prix considérable. Kimi K2.5 de Moonshot, par exemple, s’est rapproché de Claude Opus d’Anthropic sur certains premiers tests, tout en coûtant environ sept fois moins cher .
DeepSeek V3.1 facturait de son côté 2 yuans — environ 0,28 dollar — par million de tokens en entrée et 8 yuans — environ 1,10 dollar — par million de tokens en sortie . À grande échelle, de tels écarts peuvent peser directement sur le coût d’un produit ou d’un service numérique.
La dynamique ne se limite pas aux exportations. La consommation intérieure chinoise de tokens a elle aussi augmenté de manière spectaculaire.
L’Administration nationale des données de Chine a indiqué que la consommation quotidienne de tokens dans le pays avait dépassé 140 000 milliards en mars 2026. Ce niveau représente une hausse de plus de mille fois par rapport aux 100 milliards enregistrés au début de 2024 .
L’assistant Doubao de ByteDance illustre cette accélération : il est passé d’environ 100 milliards de tokens traités par jour en mai 2024 à plus de 120 000 milliards en mars 2026, soit une multiplication d’environ mille en deux ans .
Cette demande intérieure fournit aux laboratoires chinois un vaste terrain d’expérimentation. Elle leur permet de tester rapidement leurs modèles, d’optimiser leurs infrastructures et d’accumuler de l’expérience avant même que ces systèmes ne soient utilisés à l’étranger.
Trois éléments structurels expliquent cette progression.
La conclusion la plus importante est peut-être que cette avance ne dépend pas d’une seule prouesse technologique. Elle repose sur un écosystème de modèles, de fournisseurs et d’utilisateurs qui se renforcent mutuellement.
Chaque publication ouverte élargit la base de développeurs. Chaque déploiement produit des retours et des cas d’usage. Ces informations accélèrent les itérations suivantes, tandis que les coûts réduits favorisent encore l’adoption. C’est cette boucle — ou plutôt ces « deux boucles » — qui donne aux entreprises chinoises une position dominante dans la couche mondiale des modèles à poids ouverts .
La Chine n’a donc pas seulement réduit l’écart de capacités avec les laboratoires américains. À la mi-2026, elle a surtout pris une avance mesurable dans la distribution, le volume d’utilisation et l’économie du déploiement.