Séoul présente ce programme comme un moyen de renforcer la place du pays dans la course mondiale aux technologies de l’IA, tout en rééquilibrant l’activité économique concentrée autour de la région de la capitale .
Mais la construction d’usines ne suffit pas. Il faut aussi attirer et retenir les ingénieurs capables de mettre au point les procédés de fabrication, d’améliorer les rendements et de résoudre rapidement les défauts.
Pour les fabricants de puces, les recherches les plus importantes ne se déroulent pas toujours selon un calendrier prévisible. Un résultat de simulation, une anomalie repérée dans une série de tests ou une idée permettant d’améliorer le rendement peut surgir au terme d’heures de concentration intense.
L’industrie fait valoir que ses concurrentes aux États-Unis, en Chine, à Taïwan et au Japon ne sont pas soumises à une limite nationale équivalente pour leurs activités de R&D. Elle estime que cette contrainte réduit la capacité des entreprises sud-coréennes à travailler de manière suffisamment immersive sur des projets stratégiques .
L’IA accentue encore ce décalage. Lorsqu’un ingénieur bien équipé peut résoudre en quelques heures un problème qui demandait autrefois plusieurs semaines de travail collectif, le simple décompte des heures ne reflète plus nécessairement la valeur créée. C’est l’idée centrale de la tribune consacrée à l’ingénieure de Hwaseong : à l’ère de l’IA, une heure de travail peut avoir une valeur très différente selon le moment où intervient la découverte .
Après avoir longtemps défendu l’application stricte de la limite de 52 heures dans la recherche sur les puces, le Parti démocrate de Corée et le gouvernement étudient désormais un assouplissement limité aux « mégazones spéciales », notamment celle envisagée dans le Honam .
L’une des propositions est une exemption dite « col blanc » pour certains cadres et personnels de recherche et développement à hauts revenus. Selon les modalités discutées, les salariés appartenant aux 3 % les mieux rémunérés pourraient être exclus non seulement du plafond hebdomadaire, mais aussi de certaines règles relatives aux pauses, aux congés et aux majorations pour heures supplémentaires, de nuit ou de jours fériés, avec leur accord individuel .
D’autres pistes portent sur les restrictions visant les travailleurs temporaires ou détachés et sur l’application de régimes de travail plus flexibles à l’ensemble de la zone .
Le débat ne se limite pas au sud-ouest. Le député Koh Dong-jin, membre du Parti du pouvoir du peuple et ancien dirigeant de Samsung Electronics, a déposé le 31 juillet un texte visant à exempter de la limite de 52 heures tous les personnels de R&D du secteur des semi-conducteurs à l’échelle nationale .
Cette approche répond à une critique des entreprises : une dérogation réservée à une seule région pourrait déplacer le problème plutôt que renforcer toute la filière. Elle soulève toutefois une autre question, celle d’une différence de traitement entre secteurs et territoires .
Les organisations syndicales et certains groupes civiques dénoncent une dérégulation jugée « exploiteuse ». Elles accusent le gouvernement de faire des mégazones un « laboratoire du travail », où la compétitivité industrielle primerait sur la santé, le repos et les droits des salariés .
Le désaccord porte donc sur bien plus qu’un plafond chiffré. Pour les industriels, la flexibilité doit permettre de saisir les moments où une percée technologique devient possible. Pour les syndicats, supprimer les garde-fous risque surtout de transformer l’exception en norme, particulièrement dans une industrie où les délais et les investissements sont colossaux.
La Corée du Sud tente de résoudre une contradiction : elle veut investir des sommes historiques pour gagner la course aux puces destinées à l’IA, tout en conservant une législation qui impose aux ingénieurs de s’arrêter lorsque la limite légale est atteinte.
Le cas de Hwaseong illustre la question avec force, mais ne la tranche pas. Une découverte urgente peut avoir une valeur immense ; cela ne prouve pas qu’allonger systématiquement les journées soit la meilleure manière de la faire émerger. Le débat à venir devra donc déterminer si la loi doit prévoir une flexibilité strictement encadrée — ou si la protection des salariés doit rester la limite infranchissable du nouveau pari technologique sud-coréen.