Cerf, 83 ans, n'avait jamais vraiment quitté la scène technologique. Après avoir co-inventé le protocole TCP/IP avec Robert Kahn dans les années 1970 — le langage commun qui permet à des réseaux informatiques hétérogènes de communiquer et qui est devenu le socle d'Internet — il avait rejoint Google en 2005 en tant que vice-président et « Chief Internet Evangelist » (évangéliste en chef d'Internet). Son rôle ? Promouvoir un Internet ouvert, participer à l'élaboration des normes et, selon ses propres mots, « mettre plus d'Internet dehors ».
Mais Cerf n'a pas passé son temps à simplement recevoir des hommages. Dans son intervention, il a centré son propos sur ce qu'il considère comme le prochain grand défi de l'ère numérique : les agents d'IA.
Ces programmes logiciels, capables d'agir de manière autonome — réserver un voyage, passer une commande, négocier avec d'autres logiciels — se multiplient à une vitesse fulgurante. Le problème, selon Cerf, est qu'ils ne parlent pas le même langage. Un agent créé par une entreprise ne comprend pas celui d'une autre. « Le modèle agentique de l'IA, avec de multiples agents de sources multiples interagissant entre eux, va obliger l'industrie à résoudre le problème de l'interopérabilité, de la standardisation et de la composition entre systèmes », a expliqué Cerf.
En clair, Cerf voit se profiler exactement le même mur contre lequel il s'est cogné dans les années 1970 : comment faire en sorte que des systèmes radicalement différents puissent se parler, se comprendre et travailler ensemble de manière fiable ? À l'époque, la solution s'appelait TCP/IP. Pour les agents d'IA, selon lui, il faudra un nouveau protocole universel. Sans cela, le web se fragmentera en silos propriétaires et chaotiques.
Ce n'est pas un cri dans le vide. Depuis 2025, des travaux académiques et des initiatives de l'IETF (Internet Engineering Task Force) plaident précisément pour la création de protocoles standardisés pour les agents d'IA. Des entreprises comme Google (avec le protocole A2A), Anthropic (avec le MCP) et IBM (avec l'ACP) ont déjà proposé leurs solutions, mais aucune n'est devenue un standard universel.
Le départ de Cerf symbolise la fin d'une époque où les protocoles ouverts étaient le récit central de la technologie. Il laisse derrière lui une carrière jalonnée de récompenses suprêmes : la National Medal of Technology (1997), la Presidential Medal of Freedom (2005), le prix Turing (2005, souvent considéré comme le Nobel de l'informatique), le Japan Prize (2008) et le Queen Elizabeth Prize for Engineering (2013).
Aujourd'hui, alors que les géants de la tech se précipitent vers l'IA agentique, le monde retient le souffle. La question posée par Cerf est simple et profonde : qui inventera le TCP/IP des agents ? Et surtout, le fera-t-on avant que le chaos ne s'installe ?