Certes, des pilotes d’essai de l’AESA se sont rendus à Shanghai en novembre 2025 pour des vols de vérification . Mais la direction de l’agence a toujours répété qu’elle prendrait le temps nécessaire à une évaluation de sécurité rigoureuse
. La barrière réglementaire demeure donc haute, et les Européens semblent peu pressés d’ouvrir leur ciel à un concurrent direct de l’Airbus A320, dont la crédibilité commerciale à l’étranger dépend précisément de ces homologations occidentales
.
La manoeuvre ne sort pas de nulle part. Elle s’inscrit dans une stratégie de marchandage bien plus large qui mêle l’aviation commerciale aux contentieux politiques et économiques.
En avril 2025, Pékin a intimé à ses transporteurs de cesser toute réception d’appareils Boeing — une escalade directe dans le litige commercial qui oppose la Chine à Washington depuis plusieurs années . Symétriquement, Bruxelles a relevé ses droits de douane sur les véhicules électriques chinois, ajoutant une couche de tensions dans la relation sino-européenne
.
Airbus se retrouve pris entre ces feux croisés : perturbations de la chaîne d’approvisionnement, gel temporaire par Washington des exportations de moteurs et de composants clés vers la Chine en 2025, et une pénurie de moteurs qui a contraint l’avionneur à stocker des appareils invendus . Le patron d’Airbus, Guillaume Faury, a d’ailleurs livré un diagnostic sans fard au début de l’année 2026, mettant en garde contre des « risques géopolitiques nouveaux et déstabilisants » après avoir subi des dommages « significatifs, logistiquement et financièrement », causés par le protectionnisme américain et les tensions commerciales sino-américaines
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L’échelle des enjeux est considérable. En décembre 2025, à l’occasion d’une visite d’État du président français Emmanuel Macron, la Chine a autorisé la livraison de 120 appareils précédemment commandés par des compagnies chinoises, accordant un répit partiel à Airbus . Mais le morceau de choix — une commande potentielle de 500 avions, souvent évoquée comme un « package » lié aux visites diplomatiques de haut niveau — reste désespérément bloqué
. Une partie du verrou a donc sauté, mais le gros de la transaction demeure suspendu, entretenant la pression sur les dirigeants du groupe toulousain.
Le bras de fer actuel n’est pas une première. Entre 2012 et 2013, Pékin avait bloqué pour près de 12 milliards de dollars de commandes d’Airbus afin de protester contre le système communautaire d’échange de quotas d’émission imposé par Bruxelles au transport aérien . De même, une quarantaine de commandes d’A330 avait gelé avant d’être partiellement débloquée suite à une intense séquence diplomatique menée par un précédent président français et un lobbying direct d’Airbus
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On retrouve ici la même mécanique : utiliser la force du marché chinois comme instrument de négociation, en liant explicitement le sort commercial d’Airbus à l’avancée de la certification du C919.
La posture de Pékin est d’autant plus redoutable qu’elle fonctionne sur deux registres à la fois. D’un côté, la Chine déplace une partie de ses commandes vers Airbus pour contrebalancer ses tensions avec les États-Unis . De l’autre, elle bloque ces mêmes livraisons pour pousser les Européens à accélérer l’homologation de son propre avion. L’avionneur est ainsi courtisé d’une main et étranglé de l’autre.
Ce jeu stratégique met à l’épreuve la gouvernance de l’AESA, régulateur indépendant qui tient à défendre la rigueur de ses processus d’évaluation. Mais il interroge aussi directement les diplomaties allemande, espagnole et française, actionnaires d’Airbus, qui pourraient être tentées d’exercer une pression discrète pour ne pas entraver davantage les relations commerciales avec la Chine. Pour l’heure, Bruxelles campe sur ses positions : la certification sera technique, pas politique.