Ce décalage est essentiel. Un token adossé à l’or peut être détenu ou échangé sans servir à obtenir un prêt. Sa capitalisation indique donc la taille du marché, mais pas la part réellement active dans le crédit DeFi.
À titre d’illustration, si 5 % des 4,2 milliards de dollars étaient mobilisés comme garantie, le montant déployé atteindrait environ 210 millions de dollars. Il s’agit d’un scénario, et non d’une prévision. Il montre néanmoins qu’une progression même modeste du taux d’utilisation pourrait fortement agrandir le marché du prêt adossé à l’or tokenisé.
Aave a également été confronté à un test pratique. Le 23 mars, lors d’une forte baisse du cours de l’or, le protocole a traité un ensemble important de liquidations de positions XAUT sans perturbation signalée. Cela ne supprime ni le risque lié à l’émetteur, ni les risques d’oracle, de liquidité ou de liquidation. L’épisode apporte toutefois un premier élément concret montrant que l’or tokenisé peut fonctionner comme garantie en période de tension.
Aave V4 a été déployé sur le réseau principal Ethereum le 30 mars 2026, avant une activation approuvée par l’Aave DAO le 4 mai. Ses dépôts ont ensuite progressé rapidement : plus de 300 millions de dollars au 23 juillet, plus de 350 millions le 3 août, puis plus de 400 millions à la mi-août.
Le plus important n’est pas seulement le montant atteint. C’est aussi le fait que V4 a attiré des liquidités alors que V3 restait le cœur établi du protocole. La nouvelle version complète donc l’ancienne au lieu de la remplacer immédiatement.
Le changement central de V4 est son architecture en « hub-and-spoke », que l’on peut traduire par un modèle de plateforme centrale et de marchés spécialisés. Un Liquidity Hub conserve les actifs dans un pool partagé, tandis que des Spokes y sont connectés avec leurs propres types de collatéral, paramètres de risque et règles de liquidation. Lorsqu’un emprunteur retire des fonds, ceux-ci proviennent du Hub commun.
En théorie, ce modèle facilite le lancement de marchés spécialisés tout en conservant une liquidité centralisée. Pour les actifs du monde réel tokenisés, il pourrait permettre d’appliquer à chaque garantie des contrôles de risque adaptés sans créer un pool totalement isolé pour chaque actif.
L’écart entre les dépôts bruts annoncés pour V4 et sa TVL nette relève principalement d’une question de mesure. Les dépôts bruts comptabilisent les actifs fournis au protocole. La TVL est généralement censée représenter la valeur des actifs restant dans le protocole après prise en compte des engagements ou d’autres déductions, selon la méthodologie de la plateforme d’analyse.
Ainsi, plus de 400 millions de dollars de dépôts bruts peuvent coexister avec une TVL nette sensiblement inférieure. Les actifs empruntés, le réemploi récursif de garanties, les variations de prix et la définition exacte du tableau de bord peuvent tous modifier la comparaison.
Ces chiffres doivent donc être lus séparément : les dépôts bruts mesurent davantage le volume de capitaux fournis et le rythme d’adoption, tandis que la TVL nette cherche à estimer la valeur conservée après les ajustements retenus par l’analyste.
La position générale d’Aave dans le prêt DeFi renforce son avance sur l’or tokenisé. Dans son bilan de 2025, le protocole revendiquait 61,5 % des prêts DeFi actifs, 52,4 % de la TVL totale et 43,2 % des revenus du secteur du prêt à la fin de l’année.
Les estimations de la TVL d’Aave V3 varient néanmoins fortement. Une donnée de la mi-avril 2026 la situait à 19,4 milliards de dollars, tandis que d’autres outils affichaient des montants inférieurs ou supérieurs en fonction des chaînes couvertes, de la date et de la méthode de calcul.
Cette divergence rappelle qu’un instantané de TVL ne suffit pas à établir un classement permanent. La tendance générale est plus claire : V3 dispose d’une liquidité multichaîne considérable et capte une part importante de l’activité d’emprunt, pas seulement des dépôts passifs. Cette combinaison facilite l’intégration de nouvelles catégories de garanties et rend plus difficile une concurrence immédiate de la part de protocoles plus petits.
L’avance d’Aave ne garantit pas que l’or tokenisé, ou les autres actifs du monde réel, deviendront largement utilisés comme garanties. La prochaine étape dépendra de plusieurs facteurs : l’existence d’un intérêt concret à emprunter contre ces actifs, des incitations suffisamment attractives et la capacité des protocoles à gérer les risques liés aux émetteurs, aux rachats, aux oracles de prix, à la liquidité de marché et au cadre juridique.
L’or tokenisé est donc à la fois une démonstration et un avertissement. Aave a capté plus de la moitié du collatéral de cette catégorie et son infrastructure a résisté à un épisode de stress. Pourtant, seulement 1,5 % de la capitalisation combinée de PAXG et XAUT est actuellement déployée comme garantie.
La force stratégique d’Aave est précisément de pouvoir relier ces deux constats : V3 fournit la liquidité et la demande de crédit déjà établies, tandis que V4 propose un cadre plus souple pour intégrer de nouveaux actifs dans les marchés de prêt on-chain. La question ouverte n’est donc plus de savoir si Aave a construit une plateforme de premier plan. Il faut désormais déterminer si les actifs tokenisés susciteront suffisamment d’emprunts pour remplir la capacité que cette plateforme a créée.