L’offre est en outre plus importante que le projet initial, qui prévoyait de lever 4,2 milliards de yuans. Cette hausse renforce l’impression que la demande pour les équipements liés à l’IA s’est raffermie au fil du processus d’introduction en Bourse.
L’intérêt des particuliers a été particulièrement spectaculaire. Reuters a rapporté que la tranche qui leur était réservée avait été sursouscrite plus de 8 000 fois, tandis qu’un autre article, fondé sur un document boursier, avance un ratio de 5 526 fois. L’écart invite à la prudence sur le chiffre précis, mais les deux estimations racontent la même histoire : la robotique humanoïde suscite en Chine un intérêt spéculatif et thématique exceptionnel.
L’opération fournit aussi un point de comparaison pour valoriser l’ensemble du secteur. Des investisseurs stratégiques et des soutiens liés aux technologies ont contribué à placer Unitree au cœur du récit chinois sur l’IA et la robotique. Mais un soutien financier ou une affiliation prestigieuse ne prouve pas que les clients achèteront des robots en volumes suffisants.
Unitree fabrique des robots humanoïdes ainsi que des robots quadrupèdes, notamment des « chiens » robotiques. Selon son prospectus, cité par Forbes, l’entreprise a livré 5 511 robots humanoïdes dans le monde en 2025, soit plus de dix fois son volume de 2024. Elle indique également avoir vendu plus de 33 000 robots-chiens depuis sa création.
Ces chiffres donnent à Unitree une position solide dans un marché encore très jeune. L’entreprise dispose de produits visibles, d’une expérience industrielle et d’un historique de livraisons que nombre de concurrents plus récents n’ont pas encore constitué.
Mais le nombre d’unités expédiées ne suffit pas à démontrer que les robots humanoïdes sont prêts pour une adoption de masse. Une analyse distincte du prospectus estime qu’une grande partie des volumes humanoïdes de 2025 a été vendue à des universités et à des acteurs de la recherche, tandis qu’une part beaucoup plus faible a rejoint des applications industrielles.
La nuance est essentielle. Les ventes à la recherche prouvent qu’il existe une demande pour des plateformes d’expérimentation et de collecte de données. Elles ne démontrent pas encore que les robots offrent un retour sur investissement suffisamment attractif dans les usines, les entrepôts ou les entreprises de services.
Un document antérieur de l’entreprise reconnaissait d’ailleurs que les applications commerciales de ses robots quadrupèdes et humanoïdes restaient limitées. La question centrale n’est donc plus de savoir si Unitree peut construire et expédier des robots. Il faut déterminer si les clients les utiliseront assez intensivement pour justifier leur prix d’achat, leur maintenance et leur intégration aux opérations existantes.
À court terme, le potentiel semble davantage se situer dans le marché interentreprises que dans celui des particuliers. Les applications envisageables comprennent notamment :
La forme humanoïde présente un avantage théorique : elle est conçue pour évoluer dans des espaces aménagés pour les humains. Un robot capable d’emprunter les mêmes passages, d’utiliser certains outils et de travailler dans les mêmes postes pourrait nécessiter moins de réaménagements qu’une machine spécialisée.
Dans la pratique, cet avantage ne compte que si le robot est suffisamment fiable, sûr, agile et abordable pour une tâche donnée. Une démonstration réussie ne remplace pas une performance constante pendant des milliers d’heures de fonctionnement.
Les usages grand public — aide à domicile, accompagnement des personnes âgées, éducation, divertissement ou compagnie — relèvent davantage d’une perspective à long terme que d’un marché déjà établi. Ils imposent des exigences encore plus élevées en matière de sécurité, d’autonomie, de service après-vente et de simplicité d’utilisation, souvent pour un prix inférieur à celui qu’un client industriel pourrait accepter.
Le meilleur argument en faveur de la Chine ne tient pas uniquement à sa capacité à fabriquer des « corps » robotiques. Il repose aussi sur la possibilité de déployer ces machines dans un grand nombre d’usines, d’y recueillir des données d’utilisation et d’améliorer progressivement leurs performances.
Un rapport d’une commission consultative du Congrès américain décrit cette dynamique comme une boucle de données de l’IA physique : les déploiements dans l’industrie, la robotique et la recherche produisent des données réelles et spécialisées susceptibles d’améliorer les systèmes futurs.
Si cette boucle fonctionne, davantage de déploiements peuvent améliorer la perception, le contrôle des mouvements et l’exécution des tâches. Ces progrès peuvent ensuite rendre de nouveaux déploiements plus simples et plus rentables.
La Chine dispose par ailleurs d’atouts matériels et industriels importants : profondeur de ses chaînes d’approvisionnement, vivier d’ingénieurs, écosystème de composants et capacité à faire évoluer rapidement des produits fabriqués en volume. Ses infrastructures électriques et son réseau énergétique pourraient également soutenir la croissance plus large des systèmes d’IA gourmands en électricité.
Ces avantages ne garantissent toutefois pas une domination chinoise. Ils décrivent les conditions nécessaires au passage à l’échelle de l’IA physique, et non la preuve qu’une entreprise a déjà résolu les problèmes de fiabilité, d’autonomie et de rentabilité par unité.
Avec une valorisation d’environ 61 milliards de yuans, l’IPO de Unitree intègre une part importante de croissance future. Selon le résumé de son prospectus publié par la Bourse de Shanghai, l’entreprise a réalisé en 2025 un chiffre d’affaires d’environ 1,7 milliard de yuans et un bénéfice net ajusté d’environ 590 millions de yuans.
Reuters a également rapporté que Unitree prévoyait jusqu’à 283 millions de yuans de bénéfice attribuable au premier semestre, hors éléments exceptionnels.
Ces résultats montrent que Unitree n’est pas un simple projet de robotique sans revenus. Ils ne suffisent pas pour autant à valider une valorisation fondée sur l’hypothèse d’un marché futur beaucoup plus vaste. La thèse d’investissement dépend de plusieurs transitions difficiles :
Le risque est que les humanoïdes restent des machines onéreuses, adaptées à un nombre limité de tâches. The Robot Report a relevé une forte baisse du prix de vente moyen de Unitree entre 2023 et les neuf premiers mois de 2025. Cela peut signaler une meilleure accessibilité, mais aussi exercer une pression sur les marges du matériel.
Des prix plus bas peuvent élargir le marché, mais ils obligent potentiellement l’entreprise à vendre beaucoup plus d’unités pour maintenir sa rentabilité.
Le succès de l’IPO pourrait faciliter l’accès aux marchés publics pour toute la chaîne de valeur de la robotique : fabricants d’actionneurs et de moteurs, fournisseurs de capteurs, intégrateurs et développeurs d’IA incarnée. Il pourrait aussi intensifier la concurrence pour les ingénieurs, les capacités de production et les capitaux stratégiques.
L’opération n’est pas un événement isolé. AgiBot, un autre fabricant chinois de robots humanoïdes, a lancé un processus d’IPO à Hong Kong, selon Reuters. Ces démarches parallèles montrent que les investisseurs et les entreprises commencent à considérer la robotique humanoïde comme un secteur émergent, et non comme la seule histoire de Unitree.
Les financements sont essentiels : la robotique nécessite des capitaux bien avant d’atteindre une rentabilité généralisée. Les entreprises doivent financer les itérations matérielles, la production, les données d’entraînement, les tests de sécurité, les déploiements chez les clients et leur besoin en fonds de roulement.
Une introduction en Bourse réussie peut prolonger cette période de développement, offrir une porte de sortie aux premiers investisseurs et fournir aux concurrents privés une référence de marché.
L’IPO de Unitree nuance également la lecture habituelle de la rivalité technologique entre les États-Unis et la Chine. La maîtrise des modèles fondamentaux et celle de l’IA incarnée sont liées, mais elles ne se confondent pas.
Les États-Unis conservent des avantages importants dans les capacités de calcul avancées, les conditions de financement et les performances des modèles de pointe. Des analystes soulignent aussi les contraintes persistantes de la Chine dans les puces avancées et la lithographie.
Les économies d’Asie du Nord gardent, quant à elles, des atouts majeurs dans la fabrication des semi-conducteurs, les composants de précision, l’automatisation industrielle et la robotique spécialisée.
L’occasion pour la Chine consiste à combiner ces briques matérielles et logicielles avec son échelle manufacturière, ses clients industriels nationaux et ses données issues de déploiements réels. Une analyse publiée en 2026 par la U.S.-China Economic and Security Review Commission estime notamment qu’une diffusion importante de l’IA incarnée pourrait aider la Chine à construire, avec le temps, un avantage dans les données industrielles propriétaires.
Il s’agit d’une possibilité stratégique, pas d’un résultat acquis. Les États-Unis peuvent rester en tête sur certaines composantes de la « couche cerveau » — modèles et calcul — tandis que la Chine se positionne agressivement sur la « couche corps » : fabrication, intégration et déploiement. Les gagnants pourraient être les entreprises capables de relier efficacement ces deux dimensions.
L’opération Unitree montre que les investisseurs sont prêts à financer la thèse des robots humanoïdes avant que le marché ne l’ait pleinement validée. Les prochaines preuves devront venir des résultats opérationnels, plutôt que des statistiques de souscription :
L’interprétation la plus solide de l’IPO de Unitree est donc à la fois optimiste et prudente. Elle confirme la confiance dans la capacité de l’IA physique à devenir un secteur commercial important et donne à l’écosystème robotique chinois davantage de capitaux et de visibilité.
Mais une valorisation proche de 9 milliards de dollars suppose aussi que Unitree — et le secteur qui l’entoure — franchisse l’écart considérable entre démonstrations impressionnantes, ventes à la recherche et exploitation sûre, rentable et massive.