Les mécanismes eIBRS et Safe RET cherchent à empêcher un attaquant d’influencer le prédicteur de branchement avant l’exécution spéculative d’un chemin privilégié. Pour cela, ils neutralisent ou isolent l’état microarchitectural à une frontière de privilège .
Le problème est que cette neutralisation ne coïncide pas parfaitement avec l’instant où le noyau consulte de nouveau le prédicteur. TONTOU exploite cette course contre la montre : un programme sans privilèges déclenche une interruption matérielle avec un timing suffisamment précis pour qu’elle survienne dans cette brèche. Le prédicteur peut alors être « réempoisonné » après l’activation de la défense, mais avant que le noyau n’utilise son état .
Dans le cas de Safe RET sur AMD, la fenêtre observée ne couvre que deux instructions . Malgré sa brièveté, elle suffit à réactiver une fuite par canal auxiliaire fondée sur l’exécution spéculative. L’attaque nécessite seulement de pouvoir exécuter du code dans l’espace utilisateur de la machine ciblée ; aucun privilège administrateur n’est requis .
Les chercheurs ont construit un exploit de bout en bout et l’ont testé sur plusieurs générations de processeurs : Intel Cascade Lake Refresh, Intel Arrow Lake, AMD Zen 2 et AMD Zen 4 .
Le résultat le plus concret a été obtenu sur un système AMD Zen 2 équipé de Linux 6.14.0-37-generic, de 16 Go de mémoire vive et des protections Spectre v2 activées par défaut :
/etc/shadow, qui stocke les hachages de mots de passe Linux, a été localisé et extrait dans cinq essais sur dix ;Sur les plateformes Intel, l’équipe a démontré un contournement partiel d’eIBRS sur Cascade Lake Refresh et Arrow Lake, avec une surface d’attaque différente de celle observée avec Safe RET sur AMD . En revanche, les chercheurs n’ont pas confirmé de détournement de branche réussi sur AMD Zen 4 avec cette même méthode .
Ces résultats ne signifient donc pas que tous les processeurs AMD et Intel sont exploitables de manière identique, ni qu’une attaque distante est automatiquement possible. Ils montrent qu’un attaquant qui dispose déjà de la capacité à exécuter du code local non privilégié peut, dans certaines configurations, récupérer des informations normalement protégées dans la mémoire du noyau.
La divulgation coordonnée a commencé le 5 février 2026, lorsque les chercheurs ont contacté AMD, Intel et Arm . La réponse la plus concrète est venue d’AMD et du projet Linux :
AMD a précisé que le problème semblait lié à l’implémentation de Safe RET dans Linux, utilisée comme mesure d’atténuation contre le Speculative Return Stack Overflow (SRSO), plutôt qu’à la seule architecture des processeurs .
Intel a reconnu les résultats pendant la divulgation coordonnée et a récompensé les chercheurs dans le cadre de son programme de chasse aux bugs. L’entreprise a toutefois indiqué qu’elle ne développerait pas de nouvelle mesure d’atténuation, en invoquant notamment la disponibilité de « gadgets » de divulgation nécessaires à une exploitation réaliste .
Les premières variantes de Spectre visaient directement les mécanismes de prédiction et d’exécution spéculative. TONTOU s’attaque à un niveau différent : la défense elle-même. En révélant qu’un prédicteur peut être manipulé entre sa neutralisation et son utilisation, les chercheurs mettent en évidence une nouvelle catégorie de problèmes de synchronisation microarchitecturale.
Le correctif Linux ferme la fenêtre d’injection d’interruption identifiée sur les processeurs AMD Zen. Mais l’enseignement plus large dépasse ce correctif précis : la neutralisation du prédicteur et sa consommation ne peuvent pas être considérées comme une opération indivisible. Pour les concepteurs de systèmes et de processeurs, la sécurité contre les attaques spéculatives devra donc tenir compte non seulement de l’état du matériel, mais aussi du timing exact des transitions entre les mécanismes de protection et le code privilégié.