Arthur Mensch a expliqué à plusieurs reprises que l’Europe pourrait devenir ce qu’il appelle un « État vassal » de l’intelligence artificielle si les technologies clés restent concentrées entre les mains d’un petit nombre d’entreprises américaines.
À l’heure actuelle, plusieurs éléments indispensables à l’IA moderne sont déjà dominés par des acteurs américains :
Si cette concentration s’accentue, les entreprises européennes pourraient devoir s’appuyer presque entièrement sur une infrastructure étrangère pour développer et exploiter leurs propres applications d’IA.
Dans un tel scénario, l’accès à la puissance de calcul — mais aussi les prix, la disponibilité ou certaines règles d’usage — pourraient dépendre de décisions prises hors d’Europe.
Pour Mensch, le calendrier est serré parce que l’infrastructure mondiale de l’IA se construit très rapidement et à grande échelle.
Partout dans le monde, les investissements se multiplient dans :
Une fois ces infrastructures installées et les contrats d’approvisionnement signés, les positions dominantes peuvent se verrouiller pendant des années.
Selon lui, si les acteurs américains monopolisent l’offre de puissance de calcul, les nouveaux entrants pourraient avoir du mal à accéder aux ressources nécessaires pour entraîner et exploiter des modèles d’IA avancés.
Arthur Mensch insiste sur un changement de perspective important : l’IA doit être vue comme une technologie d’infrastructure, comparable à l’énergie ou aux télécommunications.
Il résume ce fonctionnement par une formule devenue célèbre :
l’IA consiste à « transformer des électrons en tokens ».
Concrètement, l’électricité alimente des processeurs qui produisent les sorties des modèles d’IA — les « tokens », c’est‑à‑dire les unités de texte générées par les systèmes.
Dans cette vision, la compétitivité ne dépend pas seulement d’algorithmes innovants. Elle dépend aussi de ressources physiques : énergie, matériel informatique et infrastructures massives.
Les modèles d’IA avancés nécessitent des processeurs spécialisés comme les GPU ou les accélérateurs dédiés. La disponibilité de ces composants détermine directement qui peut entraîner les modèles les plus puissants.
Si les entreprises européennes doivent passer par des fournisseurs étrangers pour accéder à ces puces ou au cloud qui les héberge, leur capacité à développer l’IA pourrait être limitée par des facteurs externes.
Les systèmes d’IA consomment énormément d’électricité. Les centres de calcul fonctionnent en continu et nécessitent une alimentation énergétique massive et stable.
C’est précisément ce que reflète la formule « électrons vers tokens » : l’accès à une énergie abondante devient un facteur stratégique dans la compétition mondiale de l’IA.
Les puces et l’électricité doivent être réunies dans des centres de données conçus pour l’IA, capables d’héberger d’immenses grappes de calcul.
Pour renforcer les capacités européennes, Mistral a notamment annoncé un projet d’investissement d’environ 1,2 milliard d’euros (1,4 milliard de dollars) dans des centres de données en Suède, afin d’augmenter la puissance de calcul disponible localement.
Les propos de Mensch s’inscrivent dans un débat plus large en Europe : celui de la souveraineté numérique.
Dans le contexte de l’IA, cette souveraineté ne signifie pas seulement avoir des start‑ups locales. Elle implique aussi de maîtriser toute la chaîne technologique, notamment :
Sans ces éléments, l’Europe pourrait continuer à développer des applications d’IA, mais les fondations technologiques resteraient contrôlées ailleurs.
L’Union européenne est très active sur le terrain réglementaire, avec des règles ambitieuses sur la sécurité et la gouvernance de l’IA.
Mais pour Arthur Mensch, la régulation seule ne crée pas l’indépendance technologique.
Les lois peuvent encadrer les marchés, mais elles ne construisent pas :
Pour rivaliser avec les investissements massifs réalisés ailleurs, l’Europe devra aussi financer et construire son infrastructure numérique.
La vision défendue par Mensch consiste à bâtir un écosystème complet d’intelligence artificielle en Europe, combinant plusieurs éléments :
Selon lui, c’est seulement en réunissant toute cette chaîne que l’Europe pourra éviter de devenir simple consommatrice de technologies d’IA développées ailleurs.
Les prochaines années pourraient donc être décisives pour déterminer si le continent construit sa propre infrastructure d’IA — ou s’il dépend durablement de celle des géants technologiques mondiaux.