Le message américain rapporté est clair : un pays ne pourrait pas appartenir simultanément à Pax Silica et participer à une initiative rivale dont les engagements seraient incompatibles avec ceux de la coalition américaine. Il faut toutefois distinguer ce qui est établi de ce qui ne l’est pas encore. Les informations disponibles portent sur une lettre à l’état de projet et sur une menace d’exclusion, pas sur une politique finalisée prévoyant automatiquement des sanctions précises pour chaque coopération avec la Chine.
La World Artificial Intelligence Cooperation Organization, ou WAICO, a été créée à Shanghai le 16 juillet en tant qu’organisation intergouvernementale indépendante, dont le siège se trouve dans la ville. Elle affirme vouloir favoriser la coopération internationale et la gouvernance mondiale de l’IA, afin que cette technologie se développe de manière sûre, équitable et bénéfique au public. Vingt-neuf pays ont signé l’accord fondateur lors de sa création.
La Chine a ensuite annoncé que l’organisation comptait 38 membres fondateurs à la mi-août. Cette annonce crée une différence entre les 29 gouvernements signalés comme signataires de l’accord initial et le chiffre plus élevé communiqué par la suite par les autorités chinoises.
Les premiers membres de WAICO sont principalement issus du Sud global et de pays non occidentaux. Les informations disponibles citent notamment la Russie, le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Indonésie, la Malaisie et le Pakistan. Aucun grand pays démocratique occidental ne figurait parmi les fondateurs initiaux mentionnés dans ces informations.
La stratégie américaine rapportée cherche à empêcher la Chine d’obtenir, directement ou par l’intermédiaire de pays partenaires, un accès fiable aux ressources et aux écosystèmes technologiques essentiels à l’IA. Le projet de lettre relie explicitement Pax Silica aux modèles d’IA, aux puces électroniques et aux minerais critiques.
La maîtrise de ces ressources ne relève pas uniquement de la compétition commerciale. L’accès aux semi-conducteurs permet de soutenir les capacités de calcul avancées ; les modèles et les infrastructures associées déterminent qui peut concevoir et déployer des systèmes d’IA ; et les minerais critiques alimentent une partie de la chaîne de production matérielle.
En organisant la coopération autour de ces secteurs, Washington cherche à réduire la possibilité que Pékin utilise des partenariats internationaux et l’accès aux chaînes d’approvisionnement pour accroître son influence technologique, économique ou sécuritaire.
Les éléments disponibles étayent donc une logique de sécurisation des chaînes d’approvisionnement et de protection technologique. En revanche, ils ne permettent pas d’affirmer que le projet américain imposerait automatiquement une restriction donnée sur les puces, les services cloud ou les investissements à tout pays qui rejoindrait WAICO. La menace d’exclusion de Pax Silica est l’élément rapporté ; ses conséquences opérationnelles exactes restent incertaines.
La réponse chinoise déplace le débat. Au lieu de présenter la question comme un choix binaire entre Washington et Pékin, elle affirme que chaque pays doit conserver le droit de sélectionner ses partenaires technologiques, ses règles et sa trajectoire de développement en fonction de ses propres conditions et de ses besoins.
Cet argument peut trouver un écho particulier auprès des pays en développement. Ceux-ci peuvent souhaiter bénéficier d’infrastructures ou de coopérations chinoises tout en préservant leur accès aux marchés américains, aux investissements, aux semi-conducteurs ou à des partenariats techniques occidentaux. Dans cette perspective, l’obligation de choisir ne serait pas une simple mesure de sécurité : elle reviendrait à transformer l’accès aux technologies en instrument de discipline politique.
Pékin emploie déjà un vocabulaire similaire dans sa position plus large sur la gouvernance numérique. La Chine défend le respect de la souveraineté numérique, un développement inclusif et l’opposition aux blocages technologiques. La logique est simple : les gouvernements devraient pouvoir participer à plusieurs formes de coopération sans abandonner la maîtrise de leur stratégie technologique nationale.
Le rejet chinois de la confrontation entre blocs ne signifie pas que la compétition disparaît. WAICO reste une institution soutenue par Pékin, susceptible d’accroître l’influence chinoise sur la gouvernance de l’IA, les normes et les relations technologiques, tout en se présentant comme une structure inclusive et tournée vers le développement. Les analystes décrivent ses membres comme majoritairement non occidentaux et fortement liés au Sud global.
C’est là que se trouve le principal paradoxe. Washington utilise l’accès à une coalition et la maîtrise de chaînes d’approvisionnement stratégiques pour encourager l’alignement. La Chine mobilise la souveraineté, l’inclusion et la coopération en matière de développement pour contester l’idée que les pays doivent s’aligner sur une puissance. Les deux approches cherchent pourtant à gagner de l’influence auprès des mêmes gouvernements et à peser sur les règles qui encadreront la prochaine phase de l’IA.
Pour les 35 signataires, la question pratique dépasse donc le choix du cadre offrant la meilleure coopération en matière d’intelligence artificielle. Il s’agit de savoir si une participation à une coalition américaine centrée sur les chaînes d’approvisionnement peut rester compatible avec une organisation de gouvernance soutenue par la Chine — et quelle autonomie chaque pays conservera si la réponse devait être négative.