Il ne faut pas lire le « 0 % » comme si plus aucun GPU Nvidia ne fonctionnait en Chine. La lecture la plus solide est plus précise : Nvidia parle surtout des ventes nouvelles, conformes aux règles américaines, d’accélérateurs IA haut de gamme, ainsi que de la visibilité commerciale future.
Les données citées par la presse chinoise vont dans ce sens. Selon des informations de chaîne d’approvisionnement rapportées par le magazine économique chinois Caijing, les expéditions de puces Nvidia H20 en Chine auraient atteint environ 600 000 à 800 000 unités en 2024, contre 300 000 à 400 000 unités pour une puce IA chinoise majeure. Le même article indique que Nvidia a réalisé 17,1 milliards de dollars de chiffre d’affaires en Chine continentale et à Hong Kong lors de l’exercice 2025, soit 13,1 % de ses revenus.
Ces chiffres n’effacent pas le « 0 % » ; ils montrent qu’il s’agit moins d’un inventaire du parc installé que d’un cadrage sur ce que Nvidia peut encore vendre et prévoir.
La nuance est confirmée par les propos ultérieurs de Huang. En novembre 2025, il a estimé que les restrictions américaines avaient mis les ventes de puces Nvidia à la Chine au point mort et a dit prévoir zéro vente sur les deux trimestres suivants. Il a aussi évalué le marché chinois des puces IA à environ 50 milliards de dollars, avec une possible progression à 200 milliards de dollars d’ici la fin de 2030.
Le cœur du sujet est l’escalade des contrôles américains sur les puces IA avancées destinées à la Chine. Depuis octobre 2022, les États-Unis limitent l’exportation de certains accélérateurs haut de gamme. Nvidia a tenté de rester présent en proposant des versions adaptées au marché chinois, comme les A800, H800 puis H20, conçues pour respecter les règles en vigueur. Mais le durcissement de 2025 a rattrapé cette stratégie : les mesures d’avril 2025 ont contraint Nvidia à arrêter la vente du H20 et auraient entraîné environ 4,5 milliards de dollars de pertes sur stocks et 8 milliards de dollars de revenus potentiels perdus.
Autrement dit, le problème n’est pas seulement qu’un modèle précis de puce ne passe plus. Pour Nvidia, chaque génération « spéciale Chine » peut être redéfinie par une nouvelle règle de licence ou un nouveau seuil de performance. Des articles indiquent d’ailleurs que l’entreprise cherche à obtenir une autorisation américaine pour une version destinée à la Chine de ses GPU Blackwell, mais l’issue dépend toujours du régime de contrôle à l’exportation.
Le message de Huang dépasse donc la plainte commerciale. Il répète que si les États-Unis veulent que l’IA mondiale se construise sur des technologies américaines, ces technologies doivent rester utilisables et fiables pour les développeurs du monde entier. Empêcher Nvidia de vendre en Chine, selon lui, réduit les occasions pour une vaste communauté chinoise de développeurs IA de construire sur des technologies américaines.
La Chine ne résume pas Nvidia, mais elle reste un marché important. Les 17,1 milliards de dollars de chiffre d’affaires réalisés en Chine continentale et à Hong Kong lors de l’exercice 2025 représentaient 13,1 % des revenus du groupe. Dans ses propres prévisions, l’entreprise traite désormais toute activité chinoise comme nulle ; tout progrès y serait donc un bonus, pas une base de planification.
Le risque le plus stratégique se situe ailleurs : dans la perte du point d’entrée vers l’écosystème. La force de Nvidia ne vient pas seulement d’un GPU plus rapide. Elle vient d’un système complet qui associe puces, réseau, serveurs, logiciels et algorithmes dans une architecture intégrée.
Si les clients chinois ne peuvent pas compter sur un approvisionnement stable, ils sont incités à tester plus sérieusement d’autres matériels, d’autres piles logicielles et d’autres chaînes d’approvisionnement. C’est là que la phrase « 95 % à 0 % » devient un signal adressé aux décideurs américains : les restrictions peuvent certes ralentir l’accès de la Chine aux puces les plus avancées, mais aussi pousser les utilisateurs chinois hors de l’écosystème technologique américain.
Huawei est l’un des bénéficiaires potentiels les plus évidents. Le quotidien hongkongais South China Morning Post, cité dans la presse chinoise, relève que la position de Huang prolonge son argument habituel : si Nvidia ne peut pas vendre ses produits en Chine, le marché sera pris par Huawei et d’autres concurrents chinois.
D’autres articles citent Huawei Ascend et Cambricon parmi les acteurs locaux qui cherchent à combler le manque de puissance de calcul haut de gamme. Une prévision attribuée à Bernstein Research va plus loin : en 2026, Nvidia pourrait tomber à 8 % du marché chinois des puces IA, Huawei monter à 50 %, AMD atteindre 12 % et Cambricon se placer au troisième rang. Mais il s’agit d’une projection, pas d’un état déjà réalisé du marché.
Surtout, remplacer Nvidia ne consiste pas à « changer une carte » dans un serveur. Si l’avantage de Nvidia repose sur l’intégration du matériel, du réseau, des serveurs, du logiciel et des algorithmes, les alternatives chinoises doivent résoudre des problèmes de production à grande échelle, de maturité logicielle, de migration des développeurs, de stabilité des grands clusters et d’adaptation aux usages industriels.
Pour les clients chinois, la conséquence immédiate est un changement de logique d’achat. Tant que l’accès légal aux GPU avancés de Nvidia reste instable, les fournisseurs de cloud, les entreprises de modèles d’IA et les grands clients doivent davantage préparer des solutions nationales ou non américaines.
La concurrence se déplace donc du simple benchmark de puce vers la capacité à livrer un système utilisable. Cadres d’entraînement, bibliothèques d’opérateurs, déploiement en inférence, interconnexion de clusters, supervision et optimisation des modèles deviennent tous des éléments de la substitution.
À court terme, cela signifie plus de coûts d’adaptation et de migration. À moyen terme, les commandes réelles et les usages réels peuvent donner aux fabricants chinois davantage d’occasions d’itérer — à condition que leurs produits, leurs logiciels et leur écosystème gagnent en maturité.
Le « 95 % à 0 % » de Jensen Huang n’est pas une statistique isolée sur toutes les machines déjà installées en Chine. C’est une formule de crise sur la visibilité des nouvelles ventes haut de gamme de Nvidia dans un environnement de contrôles américains de plus en plus serrés.
Pour Nvidia, l’effet immédiat est financier ; le risque durable est la perte d’un accès direct aux développeurs et clients chinois. Pour Huawei et les autres fournisseurs locaux, c’est une ouverture majeure, mais pas une garantie de domination. Pour la Chine, c’est une accélération de la localisation, accompagnée d’un coût élevé de migration, d’adaptation logicielle et de reconstruction d’écosystème.